Alors Shayalone, vous allez voir pour la première fois en consultation Mme X, au sujet de qui son infirmière et sa psychologue souhaitent vous dire un mot. Mmmm, ça commence bien, quarante personnes dans la pièce qui attendent ma réaction à l'énoncé des troubles de Mme X, borderline vieillie, une des plus difficiles patientes du centre, des difficultés d'investissement, de relation, des conduites impulsives autovulnérantes, des conso de toxiques, des moments de dissociation, des hallus... et, pour couronner le tout, d'une limitation intellectuelle dont le chiffre me fait frémir et me laisse un peu songeuse.

J'ai croisé Mme X en urgence une fois, elle ne m'a pas semblée si limitée... Tout le monde se tait, attend ma réponse, qui se doit brillante. Je vais plutôt la jouer prudente. Je me tais, jusqu'à ce que les gens se lassent et poursuivent la réunion. Elle est là, en salle d'attente, la tête droite, le regard figé sur le mur aveugle en face d'elle.

Elle me suit dans le bureau, se pose, me regarde.

Aujourd'hui ça va pas trop mal. Alors j'en profite. J'imprime une matrice ACT, et je commence à remplir avec ce qu'on m'a dit, de sa souffrance, de ses stratégies pour lutter ou éviter. et je commence à questionner sur ce qui m’intéresse beaucoup plus.

Ses valeurs, la personne qu'elle voudrait être, dans un monde idéal si n'y avait pas "machin" pour la coincer dans la lutte. Réponses timides. Machin prend tellement de place, depuis tellement de temps...

Elle est là pourtant, pleinement engagée, elle sourit quand je mime sa lutte et sa vie qui se rétrécit. Elle sourit encore plus quand je pointe qu'ici, à cet instant, elle est là, authentique. Encore plus timide quand je demande comment se serait une vie où elle pourrait être plus comme elle est là avec moi. "ce serait bien" tout doucement, levant les yeux vers moi.

Je vois ses doigts qui s'agitent, et je le lui dis. Je lui dis que j'ai la pensée que là il se passe quelque chose, que sa tête est sans doute en train de lui envoyer des pensées... elle arrête de trembler et reprend mes mots défusionnant sans y faire attention " elle me dit que je ne suis pas capable". accueillir, valider, defusionner, revenir à l'important pour elle. pas à pas. 45 minutes. Elle s'engage à ce qu'on travaille ensemble, accepte de faire deux autres premiers pas sur ce chemin que je lui propose de découvrir.

Je retourne voir l'infirmière, pour qu'on s'organise et se coordonne. Elle me raconte l'histoire de Mme X. Du très classique. Carences, viols dans l'enfance, violences conjugales, polytoxicomanie... et répétition quasi mot à mot à la génération suivante.

"Elle ne tient pas plus de 10 minutes en consult d'habitude"

Y a plus qu'à. Un petit miracle, tiens, ça serait bien. Je ne sais pas si elle en a envie. Ça c'est une pensée complétement inutile. Si je réfléchis, elle en a envie et elle a plein de limites cognitives, émotionnelles et environnementales pour ne pas bouger. A nous de surfer au milieu de tout ça.

Avec tout ça, je ne lui ai même pas demandé si/ce qu'elle prenait comme traitement... c'est bien la peine d'être psychiatre ;-)