Le temps s'est arrêté.

Les 9 derniers mois sont passés à une vitesse folle.

Il y a 9 mois, j'ai vu s'afficher un nom sur mon téléphone.

La veille déjà une revenante avait envoyé un message qui m'avait fait très plaisir. Ma meilleure amie, celle qui avait coupé les ponts de manière incompréhensible le soir de ma thèse, 7 ans plus tôt, quand le monde , le mien, avait entrepris sa grande bascule vers le chaos. Elle était là, s'excusait, et m'expliquait enfin.

Et donc, un nom, qui m'avait tiré un grand sourire, une voix, toujours aussi sure d'elle, et un "je viens de me faire larguer et c'est très bien" entre deux phrases. Officiellement c'est pour le boulot et on se prévoit un restau pour en discuter plus au calme.

La semaine suivante, je laisse la louloute à ma mère et file avec elle déguster des sushis. Elle est toujours aussi hot. Repas sage et doux, et bla et bla et bla, elle me raccompagne et rentre sagement chez elle. quelques textos les jours suivants, pas trop, un long coup de fil où je pleure beaucoup, et elle veut m'aider à installer mon cab. On se touche on se frôle à la moindre occasion toute la journée au milieu des meubles et des cartons. Elle me fait croire qu'elle n'a rien de prévu le soir et je la retrouve chez elle. Nous serons moins sages. C'est simple facile, ça va vite.

On vit sur la même planète, on parle le même langage, on a les mêmes envies. On se demande où on peut bien aller sans passion, avec une histoire déjà blindée d'ocytocine.

Parce qu'on a été nos premières amours 19 ans plus tôt, qu'on s'est recroisées d'années en années, s'allumant l'air de rien, se frottant l'une à l'autre le temps d'une danse, parce qu'elle m'a suivi toute la grossesse de Louloute, super pro et bienveillante, sans jamais laisser paraitre l'ambiguité de ses sentiments. Et puis elle a disparu, trés pro, et j'avoue que ça m'avait attristée et un peu pincée le coeur. Pendant ces 9 mois je l'avais considérée comme une amie...

On a parlé d'enfants trés vite. Ma louloute l'a adoptée immédiatement, ma famille encore plus vite.

On a démarré des essais bébés au bout de 4 mois, je l'ai demandée en mariage au bout de 5, ma fille l'a demandée en maman, je suis tombée enceinte au bout de 6.

Nous nous sommes mariées au bout de 9 mois et avons annoncé l'arrivée de ce petit garçon qui grandit dans mon ventre le soir du mariage.

On était belles, et rayonnantes, et le monde était parfait.

Nous avons acheté notre maison, une grande maison avec un grand jardin et plein de chambres, et en avons pris possession la veille de Noel. On a découvert les joies des vieilles maisons et tous les petits trucs cachés, les fuites diverses, les papiers peints récalcitrants... Mais on était là, toutes les trois, aidées de mes parents, pour mettre tout ça au propre...

J'étais allongée sur un petit matelas au soleil derrière les baies vitrées en plein calin avec Louloute quand mon téléphone a sonné.

J'ai vu que c'était le cabinet du gynéco. J'ai répondu, toute à la joie de l'instant.

Les résultats du triple test étaient tombés, et ils n'étaient pas bons, risque élevé malgré une écho parfaite et une nuque ultrafine. Il voulait me voir. J'ai commencé à chercher mes dispo pour la semaine suivante, et il m'a dit "demain matin?". J'ai demandé le chiffre, froidement, cliniquement. 1/98. Ok, merci, à demain.

Je suis allée chez le gyneco, J'ai écouté, regardé mes résultats, pris l'ordonnance pour le diagnostic non invasif. J'étais trés calme. Et puis j'ai pensé à ce qui avait changé depuis le coup de fil de la veille. A son nom, à sa chambre, à toutes les projections qui avaient été détruites en plein vol. J'ai senti la tristesse m'envahir et les larmes monter. Je n'ai rien dit, je suis partie.

J'ai rejoins tout le monde pour le déménagement et porté des cartons toute la journée, impassible. J'ai continué à peindre, à dépapieter les jours suivants.

Mais plus personne n'a réussi à parler de la "chambre du bébé" où nous campions avec louloute en attendant que nos chambres soient prêtes. Plus personne n'a osé prononcé le nom si chouette que louloute avait proposé.

J'ai tenté de chercher des infos sur les taux normaux d'alpha foeto proteine pendant la grossesse, pour chiffrer l'ampleur du désastre. J'ai cherché d'autres causes à ce taux si bas. Et pour une fois google est bien avare de résultats. Il répond toujours "syndrome de Down"

J'ai eu un premier trimestre de rêve, pas de fatigue, pas de nausées, malgré le stress de la recherche de prêt pour la maison et le mariage à préparer, et le boulot, et la médiation avec le père de Louloute, et, et et...

J'ai toujours une grossesse de rêve. sauf que je cauchemarde à l'idée de devoir y mettre fin. Sauf que je n'ose plus en parler, préparer mon rempla, imaginer l'avenir. Je n'ai même pas vraiment mal, je ne peux même pas y penser. Sidérée, glacée, figée en attendant.

Nous n'avons rien dit à Louloute, et elle a bien du le sentir. Elle lui parle et le caresse à travers mon ventre avec toute la joie de ses cinq ans et nous dit "j'espère qu'il est bien accroché et qu'il va naitre". Et elle se reveille toutes les nuits.

Je suis froide. clinique. Dissociée. Ma femme m'a demandé de revenir, terrifiée de me sentir si loin. Elle aussi s'est mise à se reveiller, m'entendant pleurer la nuit. M'a proposé aujourd'hui de me redissocier, de faire comme si. Mais ça je ne sais pas faire. Je sais juste revenir, pas partir volontairement.

Culpabilisant déjà de toutes les hormones pourries que je dois envoyer à ce petit bonhomme. Me demandant comment faire pour dire à ma fille que nous avons choisi de faire une IMG, alors que ça me semble juste complètement impossible à concevoir, que j'ai toujours sous les yeux l'écho qui danse, ce petit bonhomme qui suce son pouce et qui se paluche (oui, déjà à 12 SA, y a pas d'age ma bonne dame), et qui bouge dans tous les sens avec son hoquet!

Qu'on a choisi une IMG pour ne pas faire naitre un enfant comme son oncle paternel, que devra gerer son père bientôt, quand les grands parents seront morts. Car pas sur qu'ils menent à bien leur plan initial de le tuer avant que le dernier vivant se suicide quand le premier sera mort.

Je bosse dans une asso médico sociale pour patients déficients, autistes et trisomiques. Une de mes patientes s'est jetée sur moi pour un câlin. Je l'ai repoussée, je l'ai detestée et je me suis detestée. J'ai vu un père et son fils, un père bienveillant et aimant malgré la galère, et j'avais envie de lui demander comment il faisait.

J'ai mis cinq jours à faire la prise de sang. Il y a 2 jours. 3 semaines pour les résultats, à attendre.

Je voudrais que le temps s’arrête vraiment, que je n'empoisonne pas cet enfant.

Qu'on reste sur cette vague géniale où tout était beau et bon, où tout ou presque nous réussissait. Juste quelques jours plus tôt, quand j'avais l'impression d'avoir retrouvé ma chance, et mes neurones, et toutes mes forces, comme avant.

Avant que le monde ne se déchire une première fois, il y a huit ans, dans la petite poche des eaux qui ne contenait plus rien de l'enfant que j’attendais.

Et cette nuit je pouvais encore sentir dans mon vagin et dans mon sexe le passage de cette petite bulle bleue dont j'accouchais, seule dans mon lit, après quelques comprimés de cytotec. Je me souviens que je m'étais préparée, que je l'avais fait très sereinement, accueillant chaque contraction, accompagnant ce qui avait été un embryon aimé et choyé dans son dernier voyage.

J'ai les larmes aux yeux depuis tout à l'heure, et rien ne sort.

Ça va être long. il va bien falloir que j'en parle, avant de blesser les gens de ma froideur si inhabituelle. Que je fasse place à la douleur, quel que soit le temps qu'elle mettra à passer.

Que je continue à vivre, à aimer, à prendre soin de ma vie, des gens que j'aime.

De ce bébé en devenir, qui est là, au creux de moi, quel qu'il soit et quoi qu'on décide pour lui.

Martin.

Il s'appelle Martin.

Et j'espère qu'il va bien.