On ne se connaît pas depuis très longtemps. Elle m'a demandé si je pouvais lui tenir la main. Alors j'ai pris sa main, et j'ai serré, à sa demande, comme un point d'ancrage. Et j'ai vu les larmes couler, silencieusement. J'ai attendu qu'elle puisse me lâcher. Oh, ça a bien du durer, allez, 3 minutes?

-Est-ce qu'on peut retrouver la mémoire des moments où on était sous traitement?

Je lève des yeux interrogatifs vers elle en lui disant que non, on ne peut pas, que la mémoire coupe les infos en petits morceaux et les mélange...

- J'avais 16 ans, ils m'ont mise dans une chambre d'isolement, avec même pas un lit, ils m'ont mise entièrement nue, m'ont fait une injection, et chaque fois que je me suis réveillée ils m'ont refait une injection, pendant 48h. Je suis restée nue, je n'ai pas mangé, je n'ai que dormi... et je ne sais pas ce qui s'est passé. Je sais juste que c'était deux infirmiers. Je n'ai pas vu de médecin, il a signé les prescriptions après coup, devant moi, quand c'était fini.

Ça tourne en boucle. Pourquoi nue, que s'est-il passé? Et ça fait longtemps que ça tourne.

Je ne peux pas lui répondre, et j'ai du mal à contenir ma propre colère. Elle n'est même pas assez là pour être en colère elle.

-J'ai l'impression d'avoir perdu quelque chose de moi là-bas et je ne sais pas ce que c'est, lâche t-elle tristement

Je pourrais vous dire combien son histoire d'avant est déjà terrible, ou ce qu'elle avait bien pu faire. Genre, elle était pas trop courte sa jupe?

Rien ne justifie un tel traitement, dans un endroit où on est sensée trouver des soins et de la sécurité. Comment peut-on décérébrer des soignants à ce point pour qu'ils ne perçoivent même plus l'horreur de leurs prises en charge?

C'est une fille, elle a 16 ans, elle souffre d'anorexie.

Je me creuse la mémoire pour répondre, j'ai juste la nausée. Je réfléchis que la seule autre personne dont j'ai eu connaissance qu'on lui ai imposé la nudité intégrale est aussi une fille, et aussi anorexique. Ça avait révolté l'équipe, qui avait mené l'enquête pour trouver d'où venait cette consigne. Du médecin... une femme.

Et je rentre chez moi quand une autre histoire me revient.

Elle a 16 ans aussi. Son papa est un grand professeur, avec de grandes ambitions politiques. Et avec son adolescence tapageuse, elle fait désordre. Alors papa s'est arrangé avec un de ses amis professeur de psychiatrie. pour la soigner... dans un service de psychiatrie d'adultes fermé, vétuste au possible, déserté sur le plan médical. C'est les internes du service, horrifiés, qui ont lâché le morceau à l'internat, incapables de comprendre. Elle a 16 ans, une "bonne famille", pas de trouble psychiatrique patent, que fait-elle là?

Elle a 16 ans, elle fatigue maman et elle gène papa...

Nous pouvons faire autrement.

Elle a 16 ans, un TCA, un trouble bipolaire, des antécédents de trauma sexuel intrafamilial banalisé par les parents, aussi dissociés qu'elle et terriblement toxiques. A plusieurs reprises, je ne l'ai pas laissée sortir de mon bureau, sure qu'elle n'arriverait pas chez elle vivante. A chacune de ses hospitalisations, on a fait du nursing, physique, psychique, des règles sur-mesure, on s'est relayé sur les entretiens d'autant plus qu'elle lâchait tout et nous demandait de la laisser mourir et d'utiliser notre énergie pour des gens qui pouvaient être sauvés. On a travaillé "avec", à chaque instant, en ouvert, avec confiance et respect.

A l'heure qu'il est, elle a du avoir son diplôme de psychologue. J'espère qu'elle n'oubliera pas dans sa pratique ce qu'elle m'a renvoyé de la mienne. Que le geste le plus aidant, en trois ans, c'est le jour où je l'ai prise dans mes bras, la réintégrant dans le monde des humains. Comme un être humain que je reste, sous mes habits de psychiatre.

Et quand les psychiatres sont dépassés, les humains peuvent toujours aimer.