Je devrais filer dormir mais j'ai envie de vous parler de ma famille.

A l'heure où le grand père sort d'une hospitalisation sous contrainte et où ses enfants disparus tentent brusquement de revenir dans la course pour grappiller un brin d'amour ou tenter une dernière fois d'être pardonnés de leur faute, il est tant de coucher ici les bouts d'histoire que je possède, et les répétitions,qui ma foi, font leur job... elles se répètent, génération après génération. Le grand père là, il a traversé l’Espagne à pied à même pas 10 ans avec son petit frère. Ils ont mangé de l'herbe parfois, quand ils n'ont pas trouvé mieux. Il fut jeune, joli et fringuant, barman dans la marine et il épousa à ce moment là une jolie espagnole toute blonde aux yeux bleus, toute douce.

Il ont eu une petite fille, et à ses trois ans, ils ont quitté l’Espagne pour la France. Il y est devenu maçon, il a travaillé dur, prié fort et amené ma mère, cette première petite fille chérie tous les dimanches à l'église. Elle, et ceux qui ont suivi, et eu le bon goût de survivre. Un garçon, un vrai Poulidor, l’éternel second, une fille, une autre fille et un petit dernier, qui a perdu son jumeau à la naissance. Un autre est mort-né, je ne sais trop où dans la chaîne. La petite fille aînée tellement aimée par ses parents a été une enfant adorable, une adolescente adorable, une jeune fille exemplaire. Le curé venait tous les dimanches les féliciter d'avoir une telle enfant. Elle est sortie major de l'école d'infirmière, a été embauchée dans une clinique qu'elle n'a quitté qu'à l'heure de la retraite. Elle y a été, comme partout, comme toujours, adorable, exemplaire, efficace. On lui a donné beaucoup de travail, des responsabilités, elle n'était pas vraiment de la trempe de ceux qui s'économisent.

Les autres qui ont senti plus ou moins tôt le désamour paternel ont pris d'autres chemins.

Aucun n'a réussi à faire quoi que ce soit à l'école. Le Poulidor s'est laissé gangrener par la colère et à sombré dans l'alcoolisme. La troisième est partie, loin, faire sa vie, avec un mari obèse et bien malade, un jeune amant fougueux et des enfants magnifiques qu'elle a jalousement protégé, la quatrième se laissera ronger par la jalousie et tentera en vain d'égaler cette soeur si parfaite, adorée et détestée à la fois. Le petit dernier, le tout gentil, le sensible, le petit malingre, n'assumera pas son homosexualité et épousera très tôt une grande et splendide anorexique, issu d'une lignée très matrilinéaire. D'ailleurs, elle demandera le divorce sans qu'ils se séparent et elle ne lui laissera pas reconnaître ses propres enfants. Un grand blond qui sombrera dans la toxicomanie, et une petite brune, dans l'anorexie.

Entre deux portes à l'hôpital l'ainée s'est cognée dans celui qui deviendra son premier (et officiellement le seul à ce jour) amant, son mari, et le père de ses filles. Le look de l'époque ne lui rendait pas vraiment grâce, au pater. Elle, ma mère, était juste splendide ... Elle m'a dit "il était gentil". Sous son look terrible, un beau gosse italo-germanique. Elle est tombée enceinte, ils se sont mariés et ont accueilli avec conscience et devoir une première fille. Un premier bébé de rêve, qui fait ses nuits des son premier jour de vie. Un bébé qui n'a jamais pleuré, jamais réclamé. Souriante au fond de son berceau dès qu'on venait la voir, elle n'a jamais rien demandé. Gardé par la grand mère paternelle, elle a été considéré comme étant de ce clan là, et laissée de côté par le clan maternel.

Et puis je suis arrivée. 3 ans plus tard. Au moment où mes parents ont acheté une vieille ferme à rénover, où tout le clan maternel est venu vivre. Les parents, les frères et soeurs, les conjoints et conjointes ce ceux-là dès qu'ils en ont eu l'age.

Ma mère m'a dit s'être sentie envahie d'un amour fou, et se l'être interdit. Pour être juste. Alors, je n'ai pas eu de biberon la nuit non plus. Pour faire comme pour ma soeur. Et j'ai hurlé chaque nuit pendant un mois, jusqu'à ce que le pédiatre leur dise. Oui, à deux infirmiers de 25 et 28 ans, il a fallu expliquer qu'un nouveau né mange la nuit... Ca signe assez bien le blocage psy!

La femme de Poulidor, une belle blonde italienne portait elle aussi la vie. Mais c'est 15j après moi qu'il est arrivé, le fils de l'éternel second. Et moi, avec mes boucles blondes, j'ai effacé tout le monde. Ma soeur a disparu dans l'indifférence générale, mon cousin est devenu à son tout l’éternel second. J'ai marché plus tôt, parlé plus tôt, été la première partout. On me passait tout, onme donnait tout, on le punissait sans cesse. Je dévorais les livres, Zola et l'herbe bleue du haut de mes huit ans.

C'était un gosse brillant, mais la première place était déjà prise. A l'école comme dans les coeurs. Enfin, si tant est que celà ai été une histoire de coeur et non les tentatives désespérées de réparer je ne sais quoi. J'ai été l'enfant du clan maternel, élevée par mon grand père et ma tante, la jalouse, qui n'était alors qu'une ado mignonne de 17 ans... qui en faisait 12 et sortait avec un mec de 30... qu'elle a épousé... tonton Nicolas le pédophile... Bref, je m'égare. La grand mère, la douce et gentille mémé Julia était déjà exclue. Un premier AVC massif, à 47 ans, la laissait hémiplégique et encore plus sur le carreau.

Poulidor a commencé à boire de plus en plus, et la belle italienne a fini par partir avec ses deux petits garçons... vivre dans un HLM de banlieue, se maquer avec un mec qui la cognait et cognait sur mon jumeau-cousin. Bizarrement, ses notes ont chuté, il a fleurté de plus en plus avec la "petite" délinquance et nos chemins se sont de plus en plus séparés. J'étais outrée du haut de mes 10 ans, hurlant après le directeur de l'école qu'aucun adulte ne réagisse alors qu'il manquait les cours et que son petit frère nous racontait les sévices que leur beau-père lui faisait subir.

C’était le temps ou un gamin pouvait arriver avec une trace de fer à repasser dans le dos à l'école, et où il ne se passait rien. J'avais 9 ans. Il en avait 7 ou 8, il était blond comme les blés, avec une coupe au bol, et s'appellait Brice. Ou peut-être ne m'a t-on juste rien dit?

Peu après que ma mère ai accouché de sa troisième fille, 10 et 13 ans après les premières, ma tante et tonton Nicolas ont aussi attendu un heureux événement. Une fille est née. Ma mère a commencé à beaucoup s'en occuper, à la traiter comme sa propre fille, laquelle régressait à vue d'oeil. Je ne décolérait pas que ma mère délaisse ainsi ma soeur, tentant vainement de compenser les fées qui n'étaient pas aussi nombreuses à s'être penchées sur le berceau de la petite cousine... Gangrenée par la jalousie de sa mère, qui ne toute manière n'avait d'yeux que pour moi, elle a grandi fausse, mauvaise et envieuse. Les fées de l'école là encore semblait en grande difficulté quand ma petite soeur, certes un peu naïve et bécasse - elle continue à pardonner les crasses de sa presque jumelle - développait nombre de talents.

Cousine, nommée Julie en honneur de sa grand mère, donnera le nom de celle -ci à sa fille, Julia, dont le père s'est suicidé en prison à même pas 25 ans. On ne part pas tous avec les mêmes chances dans la vie. Vraiment pas.

Deux autres cousines vont naître, de deux autres pères. Une jolie et gentille blonde d'un père toxico qui disparaîtra bien vite. La petite dernière, qui vit toujours avec ses deux parents, semblait se développer bien. Je ne l'ai plus vue depuis des années... 7 ans déjà que la jalousie de sa mère a pris des proportions telles contre la mienne que je n'ai plus maintenu ce lien avec cette tante qui avait toujours été, en tout cas en face, adorable avec moi.

Et donc ma mère, l'enfant aimée, toujours mariée avec le même homme, avec ses trois filles. Dans la même maison qu'ils ont acheté ensemble il y a 38 ans et retapé de leur blanches mains.

L’aînée, l'enfant du clan paternel, l'enfant délaissée, celle qui après avoir traîné ici et là à la fac a choisi d'être infirmière, comme maman, comme papa, qui a épousé le sosie de son père, lui aussi infirmier, et décidé de ne jamais avoir d'enfant. Elle a pu me dire sa jalousie, et avoir la sagesse de ne pas m'en vouloir pour ça. Elle fait son chemin et a toujours autant de mal à croire en elle.

Moi, l'enfant surinvestie mais jamais protégée, mi-zèbre mi-albatros, l'antisociale hyper-empathique, la rebelle capricieuse, j'ai été aimée partout. Partout on m'a tout passé, partout on a accepté que je ne respecte pas les règles, et surtout à l'école. "Les enfants comme toi on les aime" m'a dit mon directeur du primaire, presque 30 ans après. Au collège, puis au lycée, ça a été crescendo. J'avais le droit de ne pas suivre les règles puisque j'étais la première partout. Et le jour où une remplaçante m'a collé un avertissement pour insolence, la CPE est venue la voir et lui a demandé de l'enlever, lui disant que ça devait être un malentendu. Et elle l'a fait.

Mais j'avais déjà honte. Une vieille histoire que je traîne depuis toujours, depuis le primaire, peut-être même la maternelle. Parce que gouine déjà à ce moment là, parce que pas de fringues de marques, parce que pas assez jolie -et quand je vois aujourd'hui les photos de cette gosse magnifique que j'ai été, je me dis que j'ai bien du croiser quelques salopards-. J'ai du bosser en P1, n'avoir que dentaire, recommencer. J'ai découvert récemment que le monde ne pliait pas toujours. Je me soupçonne en fait d'avoir oublié régulièrement, protégée derrière un optimisme forcené.

La petite dernière, aimée et choyée jusqu'à ses un an, la sauterelle hyperactive, la gamine susceptible, est devenue prof, et a bataillé dur pour ça. Elle se régale et ses élèves le lui rendent bien. et sait les aimer et leur transmettre sa passion. Même aux "mauvais". Une petite est passée de 5 à 17 de moyenne pour ses beaux yeux. Elle semble hélas avoir un tropisme pour les mecs qui la cognent. C'est la petite, celle pour qui on s'inquiète, nous, les 4 grands, 5 avec mon beau-frère. Parce qu'on peut difficilement passer à côté de sa ressemblance avec la tante schizo-aff côté paternel. Une autre petite dernière... mais ça ce sera une autre histoire, celle de dad's family.

Et ma fille, ce petit soleil qui reflète tous nos travers.