Je vais soutenir mon mémoire de DES. Le truc qui fera officiellement de moi une psychiatre.

Mon rapporteur est un beau salopard, et je le sais, il emmerde tous les 6 mois les internes qui ont le malheur de tomber sur lui. Il a été viré de sa fac pour harcèlement sexuel, se retrouve placardisé dans une autre fac dans mon inter-région.

Mon chef chéri, qui m'a connue pour mon premier stage de D1 où il était CCA et qui jeune agrégé vient d'apprendre que la création de mon poste de PH a été accepté vient de lâcher mes bras.

"Ton travail est béton, tu fais ce que t'as à faire, tu les défonces"

Je rentre dans la salle, première à passer. Les agrégés de ma fac sont à la bourre, il n'y a que ceux des autres interrégions, qui ne me connaissent pas, et n'ont pas lu mon travail, à part donc le rapporteur... Le président du jury me regarde sévèrement "Nous ne savons pas si nous allons pouvoir vous laisser soutenir"

Je souris, et me dit "qu'il est con, même le jour des soutenances il fait des blagues". Il est bipolaire régulièrement décompensé et complétement désinhibé lors de nos séminaires de cours, je continue mon mouvement pour m'assoir devant le PC d'où je suis sensée soutenir, ma clé USB à la main.

Et le temps d'un coup suspend son vol. Il n'a pas l'air de blaguer. Le monde devient subitement obscur, la perplexité m'envahit. Ca ne fait pas partie des futurs possibles, ça.

-Votre Chef nous dit qu'il n'a pas pu bien travailler avec vous

Ca mouline à toute vitesse. De qui parle t-il? Le mec des bras de qui je sors, qui a fait des pieds et des mains pour m'avoir dans son service au CHU alors que j'allais paisiblement signer ailleurs?

-Je ne sais pas de quoi vous parlez

- Je ne vous en dirai pas plus!

Le mystère s'épaissit autant que le voile sur ma pensée, et je suis là, à demi-assise, coupée dans mon élan.

La voix d'une pédopsy s'élève.

-Laissons cette petite se présenter et présenter son travail.

Je commence par présenter mon CV. Ça ne colle pas trop avec ce que le président du jury a dit, mais comme je ne sais pas vraiment de quoi je suis accusée, difficile de me défendre. Mais bref, les chapitres de bouquin sous la direction de mon chef, les doubles suivis avec le CCA qui assure les prescriptions pendant que je gère les psychothérapies des patientes souffrant de TCA, les présentations en congrès, ça ne colle pas. Je ne sais pas moi, je ne sais plus grand chose, et surtout pas quel peut être le problème avec mon chef.

J'attaque la présentation de mon mémoire comme une automate. Je ne comprends rien aux attaques du président du Jury, qui pense que j'ai mis les références bibliographiques dans l'ordre du texte exprès pour qu'il ne puisse pas savoir qui j'ai cité ou pas.

Ça me dépasse, et je dois avoir à peu près les yeux d'un veau quand je lui dit que c'est... ce que la fac nous a demandé pour la thèse, et qu'il n'y avait pas de consignes pour le mémoire...

Je lui demande de cesser de m'interrompre et j’enchaine, sans réfléchir, glacée. Probablement complétement dissociée. Je sens que les membres du jury basculent petit à petit de mon côté, ce qui ne fait qu’énerver de plus en plus le président. Entre temps, les deux agrégés de ma fac sont arrivés. L'un ne remarque rien, l'autre, qui a lu mon travail et sait combien il est polémique se farcit mon rapporteur la seule fois où il ouvre la bouche, pour tenter de me critiquer... sur une limite que j'ai moi-même pointée.

Je ne comprends toujours rien. Je suis là pour soutenir, je soutiens. Un phénoménologue très gentil prend alors la parole trés doucement "Je crois que vous avez trouvé quelque chose de vrai auquel personne n'avait pensé avant vous, et c'est ce que vous payez"

Je ne sais même plus comment je sort de la salle. Je me souviens que je m'assois sur une marche, que j'allume mon téléphone, qu'il y a un texto de mon chef "alors?"

Et je fonds en larmes. Trop de discordance. Je me laisse même consoler par une nana qu'en temps normal je ne laisserai certainement pas m'approcher, une vieille interne psychanalyste un peu zarbi qui couche avec un encore plus vieux psychiatre de l'hosto. Faute de grives, hein. Au moins, elle est là, et me serre dans ses bras, je ne suis plus à une bizarrerie près.

Je vois le gentil phénoméno aller vers la salle de mon chef, et mon chef traverser au pas de course dans l'autre sens.

Avant que je rentre dans la salle, le rapporteur avait dit aux autres que mon chef voulait qu'il me plante. Le président n'aurait pas pu me donner de détails, il n'en avait pas. Et sans doute sa colère a grandi en réalisant en cours de route dans quelle merde il s'était fourré.

Mon chef les a pourri, et j'ai donc eu mon mémoire...

Le président du jury est venu s'excuser dans un galimatias incompréhensible au sujet du temps. Il a lâché en douce que c'était ma faute, que ça se sentait dans mon travail, que j'avais pris le pouvoir.

Et ça mon chéri, c'est le plus beau compliment que tu pouvais me faire.

C'est vrai, ça m'abonne aux pervers du coup. Je m'en fous, ma liberté vaut bien ce prix là.

Et mon chef, plus tard, m'a engueulée "Tu n'aurais jamais du douter de moi"

S'il savait... Je n'ai même pas eu le temps de douter.