J'ai lu ça sur le #mededfr, et ça a fait tilt. Deux histoires. Une où j'ai dit non. Pas assez fort. Suffisamment pour que ça me vale mon poste. Et que ça sabote la vie d'une gamine, qui est peut-être morte à l'heure qu'il est. L'autre où j'ai insisté pour avoir un non, fort.

Je suis depuis quelque mois dans ce service quand on reçoit une jeune patiente en SPDT avec un IMC à 10. Elle devrait être en réa. Insuffisance rénale, hépatique, iono, y a pas une ligne de son bilan qui ne soit pas déglinguée. Évidemment, notre généraliste est en arrêt, et pour un moment. Et comme elle est soit disant opposante, qu'elle continue à se faire vomir du vide vu que l'anorexie est totale, et à gober des laxatifs, elle arrive chez nous.

Alors je fais un beau certificat pour qu'on renforce l'équipe pour qu'elle bénéficie d'une surveillance un pour un 24h/24. Nuit et jour un infirmier est avec elle. Je passe mes journées à organiser sa réalimentation. Je la vois tous les jours mais reste assez ferme sur le fait que la psychothérapie, c'est quand son corps et son cerveau auront assez de forces pour ça. J'ai quand même bien peur qu'elle nous clamce dans les doigts. Et en un mois, elle reprend 10 kilos, on est toujours pas à 15 d'IMC. Il commence à y avoir une vraie relation avec l'équipe, et elle commence à vouloir plus de libertés, jusque là c'est normal.

En réunion d'équipe, ma chef de pôle, et la chef de service, veulent instaurer de l'olanzapine, histoire de la faire grossir plus vite. Je m'oppose, rappellant que ça n'a pas prouvé d'efficacité. Évidemment, à mon retour de vacances, ça fait 3 semaines qu'elle boulotte du neuroleptique. Et si elle n'a pas pris beaucoup plus de poids, elle a un bilan métabolique degeulasse, et un cholestrol au plafond. Super. Espérons que ce soit bon pour ses neurones.

Bref, c'est maintenant que la galère commence. Elle a le souvenir de la fille intelligente qu'elle a été, et je ne vois que les neurones flingués, sur le plan cognitif ou émotionnel, merde, ça rame. Elle utilise toutes ses compétences pour gruger le système, et toutes les limites liées à son mode de soins. On tatonne. Je pêche par excès de confiance, mais comment ne pas la croire, ne pas lui donner sa chance? Elle tient bon an mal an en programme de soins, me demande des soins dans une clinique spécialisée. Puis fugue, loin, et nous convenons avec la famille de ne pas la réintegrer, sous couvert d'une surveillance là où elle est.

Et puis j'apprends que je ne vais pas être renouvelée sur mon poste, d'une manière très sale.

J'ai été en vacances. Et elle revient. J'ai été en arrêt. J'apprends comment elle a été traitée. Une première fugue. Pas d'infirmiers à son chevet non, ce coup-ci. Isolement, contention. 2eme fugue. Fracture lors de la fugue. Re-isolement-contention plus serrée. Fugue, malgré la fracture. re-isolement-contention avec un garde à la porte.

Ma collègue qui a pris la suite me dit qu'elle a vu la famille pour les prévenir qu'elle ferait sans doute partie de celles qui mourraient de leur maladie. Et bientôt.

C'est mon dernier jour dans le service. "il faut represcrire la contention". Je refuse de signer, je dis à l'équipe que c'est n'importe quoi, que je ne participerai pas à ça. Les infirmières sont bien d'accord avec moi.

Mais je n'ai pas eu le courage de mes opinions, j'aurais pu, symboliquement, la faire "libérer", tout en sachant que ma collègue recommencerait l'après-midi même.

J'étais abimée par ma propre situation, et j'ai laissé faire.

A 14h, elle s'est étranglée avec ses contentions.

Je ne sais pas ce qu'ils ont inventé derrière pour la "soigner".

Je n'ai pas dit non. Je n'ai respecté ni mes principes, ni mon éthique ni cette patiente qui avait été la mienne.

Quelques mois plus tôt, fraichement débarquée, je récupère tous les cas désespérés, ça tombe bien, j'adore ça. Et me voilà avec ce type borderlino-psychopathe, sorti d'UMD pour une tentative de meurtre sur un soignant du service.

Impatient de me voir et très méfiant à la fois. L'accroche était bonne avec le psy que je remplace, c'est pas le cas avec les autres du secteur.

On discute un peu, il tente de m'impressionner, je souris. On parle quand même un peu boutique. Passé traumatique, carences graves, violences physiques et sexuelles, rien que de très classique.

Et le mec qui fait un peu le mariole là, je discute dissociation, crises clastiques, automutilations qui recouvrent tout son corps... Je sens l'accroche. Je sens qu'il est présent. Je lui propose de faire un exercice de pleine conscience là, et évidemment, ça devient trés trés dur pour lui. Je lui dit qu'il doit me dire stop, qu'il doit me dire non.

Il n'a pas été habitué à ça. Dire non à un psychiatre, il a quand même appris que ça finissais très mal!

Je ne le laisserai pas sortir sans qu'il ai pris place ici comme sujet.

Ça prendra 45 minutes. Il a dit non. On a arrêté l'exercice. Immédiatement. Je lui ai dit que maintenant je pourrais lui faire confiance quand il me dirait oui.

On en a passé des crises pendant l'année qui a suivi. On a travaillé avec ACT, la thérapie d'acceptation et d'engagement. On a pu diviser son traitement par quatre. Pas d'agressions, reprise du travail, engagement associatif, et des hospits rares et brèves, où il gérait ses conditions d'hospit.

Au grand dam de mes collègues, qui auraient finalement préféré que je continue à faire comme eux toujours plus de la même chose.

Le soin, c'est comme n'importe qu'elle relation. Les deux doivent pouvoir dire non.

C'est le seul chemin vers le consentement.