Je la vois rentrer dans le bureau, toujours jolie malgré son air un peu hagard et sa présentation bien moins que soignée. J'ai un énorme dossier sous la main, vieux de plusieurs années. Les diagnostics de syndrome anxio-dépressif et d'hysterie apparaissent presque en clair dans la partie médicale. Il faut quand même réussir à démêler les pattes de mouches de mes prédécesseurs, qui ne l'ont pas vue depuis un bon moment...

J'aime bien savoir pourquoi les gens atterrissent dans mon bureau, alors je continue à fouiller, jusqu'à tomber sur les notes de la psycho qui la suit depuis des années, et c'est le cas de le dire, pour suivre, elle suit. Il n'y a que des pages et des pages de "vu le ". Sauf à la fin, trois lignes sur des "défenses maniaques" qui sont un peu trop intenses là, et qui ont amené la psychologue à demander un avis médical.

Et donc, la dame, devant moi, avec ses yeux pleins de larmes et qui tremble comme une feuille. Manifestement, le temps de lui trouver un RDV, les défenses maniaques se sont bien effondrées. Comme quoi, ça défend pas si bien que ça, ces choses là.

"Je fais de la dépression depuis 30 ans."

- Ah? Ça a commencé comment?

- Le 27 juin (déjà mon cerveau tique), j'étais au travail, j'étais secrétaire dans un garage, j'ai eu la diarrhée.

Je ne vous cache pas que je suis un peu perplexe là, et un peu sur ma faim quant à la dépression. Je l'invite à continuer.

Elle a perdu la marche ensuite, elle a été hospitalisée, et ils ont posé le diagnostic de dépression. C'est qu'elle était tellement fatiguée, vous comprenez. D'ailleurs elle a mis 6 mois à remarcher complétement. c'est pour ça qu'ils ont aussi posé le diagnostic d'hystérie. Depuis, et ça fait donc 30 ans, elle est sous antidépresseurs. et en invalidité.

Et par périodes, elle ne dort plus, passe ses nuits à faire le ménage de fond en comble dans sa maison, ou elle recouvre tout son jardin de guirlandes et de lampions. Enfin, en ce moment, plutôt, elle ne sort pas du lit, ne se lave plus, ne mange plus, ou alors des raviolis froids à même les boites de conserves, dans sa chambre aux volets toujours fermés. Elle ose à peine me parler, n'arrive pas à me regarder dans les yeux et tremble toujours comme une feuille sur sa pauvre chaise de CMP.

Alors, ok, aujourd'hui, elle est déprimée, ça ne fait pas de doute. Enfin, quand même, moi, la dépression qui commence un jour précis par une diarrhée, et se poursuit par une paralysie, ça m'évoque plutôt un truc neurologique, et j'ai un nom dans la tête, mais comme c'est loin tout ça, je vais vérifier sur google avant de lui dire, histoire de vérifier que des formes incomplètes qui vont pas jusqu'à la paralysie des muscles respiratoires ça existe, apparemment oui.

Pour ce que ça coute aujourd'hui, je lui dit que je crois qu'elle a fait un Guillain Barré. J'évalue dans ma tête la possibilité qu'elle ai su à l'époque qu'un tel tableau existait... et je me dit.. euh, non. secrétaire dans un garage, famille pauvre, pas de médecins autour, peu probable qu'elle ai pu simuler, ou faire une conversion sur un tableau dont son cerveau ignorait jusqu'à l'existence.

N’empêche que maintenant, j'ai au minimum un beau tableau de trouble bipolaire II, pas très amélioré par 30 ans d'antidep... et une nana complétement flippée, paralysée par ses angoisses. Elle me dit oui, un peu trop, et probablement qu'elle me dirait aussi oui si je lui disait que je la vois comme un alien rose à pois verts.

Je lui propose d’arrêter les antidépresseurs et je lui prescrit un bilan, et un thymorégulateur. Que la pharmacie refusera de lui délivrer! La pharmacienne s'écrie, oh là là mais c'est beaucoup trop fort. La carbamazépine, ce terrible psychotrope!

Elle revient en consultation, toujours déprimée, toujours sous antidep, et gentiment, calmement, on refait un peu de clinique et de psychoéducation, et je lui laisse le choix. Comme d'hab. En sortant, bizarrement, elle se redresse un peu et me regardant presque droit dans les yeux en me serrant la main "vous savez, pour la première fois j'ai pas eu peur, j'ai pas fait ce que vous m'aviez dit et j'ai pas eu peur que vous m’engueuliez".

Ça me laisse un gout bizarre dans la bouche. Je ris et je lui réponds qu'il y a en effet peu de chance que je l'engueule jamais. Mais quand même, le drôle de gout.

Évidemment, elle va faire des vertiges cognés sous carbamazépine. Je vais prescrire du valproate, et c'est le généraliste qui va s'y opposer. Je commence à me demander ce que c'est que cette blague.

En tout cas, elle vient aux consults, on débroussaille un peu les relations familiales, entre deux explosions de larmes et trois effondrements. Évidemment, carence et maltraitance dans l'enfance des deux parents. Aujourd'hui c'est son fils qui la maltraite verbalement et physiquement, soutenu par son mari. Et elle le porte aux nues, s'inquiète pour lui, se met en quatre pour lui. Sa fille, juste, l'insulte. Et c'est dingue, cette nana, là, dans mon bureau, avec moi, elle est normale. Elle est super déprimée, mais relationnellement, y a rien de bizarre, nada, quetchi.

Alors je fais un truc fou. Je lui propose une hospitalisation, dans mon service fermé, pour qu'on instaure un traitement sans que la pharmacienne ou le généraliste nous fassent suer, qu'on puisse manager les doses, les effets secondaires, tout ça. Je la préviens, que c'est un service fermé, des gens sous contraintes, parfois c'est un poil agité et sportif... mais je serais là.

Elle arrive avec son mari un bel après midi et se fait accueillir bruyamment par une de nos mascottes, un patient schizophrène qui n'a rien trouvé de mieux que de cumuler avec une démence à corps de Levy. Je propose un rdv deux jours plus tard au mari, et on accueille notre patiente au fond du gouffre.

4 jours après, elle est métamorphosée. Et je sais bien que c'est pas les 250mg*2 de valproate qui peuvent être en cause. Elle est souriante, en lien avec les infirmiers comme les autres patients, même ceux qui lui ont fait peur. Et elle est terriblement normale, gentille, adaptée. Aucun signe d’hystérie, même si je sais bien qu'"elles peuvent tout faire", comme m'a si bien appris un de mes maitres quand j'étais jeune interne. Et elle n'a plus d'angoisses, dort bien -on lui a enlevé le portable contre lequel elle dormait au cas où il arrive quelque chose à son fils- , elle parle de tout ce qu'il y a de beau dans le monde, des choses qu'elle aime et qu'elle pourrait faire dehors, de ce qui lui fait envie.

Entre temps, moi, je l'ai vue avec son mari. Un homme charmant, plutôt bel homme, qui me décrit en effet des épisodes hypomanes d'une semaine trois à quatre fois l'an, et tout le reste du temps un état dépressif qui a même contaminé le chien: "il reste couché avec elle et refuse de sortir se promener".

Charmant.

Et je l'ai vue, elle, quand il est rentré dans la pièce. J'ai vu ses yeux, j'ai vu comment elle se recroquevillait sur sa chaise, comment elle ne savait d'un coup plus parler, comment elle tremblait à nouveau.

Je le lui ai dit, à elle. J'ai mis des mots sur la peur que je voyais suinter de partout face à lui. Alors, elle m'a raconté les menaces, les coups, les viols. "mais c'est fini ça docteur maintenant". Fini, oui, juste les insultes quotidiennes, le discrédit, le stigmate et quelques agressions sexuelles pour bien lui rappeler qu'elle est sa chose et qu'elle lui appartient.

Je lui ai proposé de l’hôpital de jour, pour qu'au moins elle puisse être un peu dans un lieu safe quelques heures par semaine. La pharmacienne, le généraliste, les proches ont crié au scandale, elle était bien au dessus de tous ces fous à l'hôpital de jour. Elle y est allée, assidument, comme une bouffée d'oxygène. Elle en a pleuré devant la gentillesse d'une infirmière face à un patient qui avait renversé une bouteille sur son sac. "Ce n'est pas grave, on va essuyer". Merde, c'était donc comme ça qu'on se comportait dans le monde.

On a beaucoup parlé de ce qu'elle voudrait pour elle, des moyens de revivre "à mon age docteur..." Il n'y a plus eu d'hypomanie, ni de dépression sévère, avec un traitement complétement sous-dosé. Mais elle ne partait pas. Elle est venue un jour avec des marques d'étranglement. Je n'ai pas vraiment mâché mes mots. Je lui ai dit qu'il allait la tuer, que la seule question c'était quand. Évidemment, maintenant, lui dire de se suicider, ça ne marchait plus...

Et j'ai annoncé mon départ. Elle a pris des coordonnées et appelé une avocate spécialisée.

"Vous ne serez plus là pour me soutenir, je ne veux pas rater le coche"