Elle est rentrée, toute tremblante et un peu agitée dans le bureau du CMP. Déjà touchante, cette grande et belle femme à l'allure de petite fille.

"Voilà docteur, j'ai une dépression résistante au traitement." Après les sérotoninergiques, elle prenait consciencieusement son IRSNa tous les matins, à dose efficace, c'est dire. Elle voyait un des psychologues du CMP, psychanalyste pur sucre, toutes les semaines. Depuis... ouh là... des années

Elle a commencé la longue litanie de ses peurs, de ses pleurs, de ses évitements. Elle a poursuivi sur le père "schizophrène" qui vivait reclus dans sa cuisine avec son injection de neuroleptiques, revivant inlassablement les mêmes scènes de la guerre d'Algérie... son unique "délire"... Sur sa mère décédée, cette femme si parfaite et tellement tyrannnique, qui les avait élevés, elle et ses frères et soeurs, dans la crainte et le rejet du monde extérieur. Quand on a vu ses parents se faire égorger par ses oncles et tantes, forcément, ça aide pas la confiance.

Et donc, à la génération de ma patiente, elle m'a raconté la soeur anorexique, les frères alcooliques. Et elle, qui se mourrait d'angoisse.

De signes de dépression, je n'en ai point vu. Et je le lui ai dit. Je lui ai aussi dit que je doutais un peu de la schizophrénie du père, au passage, ça ressemblait quand même beaucoup à un vieux stress post traumatique cette histoire.

"C'est normal que le traitement ne marche pas, ce n'est pas une dépression dont vous souffrez. Vous pouvez l’arrêter d'ailleurs"

Alors on a discuté de ce qui se passait, des tentatives vaines pour maitriser l'angoisse, de toutes ces choses terrifiantes dans la vie. De tout ce qu'elle n'avait pu expérimenter enfant, qui lui manquait aujourd'hui pour faire face. Je lui ai prescrit un bouquin, et je ne m'en suis plus trop occupée.

Elle est revenue tous les 15j/3semaines, se métamorphosant tranquillement. D'abord le sourire, ensuite la position, ce dos qui se redresse imperceptiblement, et je me suis fait la remarque que c'était vraiment une belle femme. Elle a lâché à un moment qu'elle avait arrêté de voir le psycho. Que quand même, ça la rendait plus mal à chaque séance. Et là, elle était occupée à ressortir, à laisser ses enfants sortir et vivre, pour leur plus grand bonheur. Elle m'a beaucoup parlé de sa soeur anorexique, de si je pouvais l'aider aussi, même si elle n'était pas de notre secteur.

Je l'ai vu 6 fois, en tout. A la cinquième consultation, au bout de 3-4 mois, on s'est dit mutuellement qu'elle allait bien. Elle était sortie de l'enfance. "Tout ce que j'ai fait, personne ne me l'a imposé, c'est moi qui l'ai accepté. Ce n'est pas la faute de ma mère, ni de mon mari, ou de quiconque". Reprenant le contrôle de ses actes, et la responsabilité de ses sentiments, elle n'avait plus besoin d'essayer de contrôler la vie, le monde, ses proches.

Je lui ai demandé ce qui l'avait aidée. "Le livre que vous m'avez prescrit". J'avais même oublié que je l'avais fait. Alors on a pris un rdv pour dans 3-4 mois, histoire de vérifier que ça tienne.

Elle a appelé pour annuler. Je savais que j'allais partir, le planning était archi bouché. "Je suis désolée docteur j'ai RDV pour ma première chimio jeudi... Je vais bien vous savez, j'aurais juste bien voulu vous voir pour en parler". Alors, parfois, on trouve des créneaux insoupçonnés, quand on sait qu'ils seront bien utilisés.

J'ai vu rentrer cette nana sublime, qui s'était rasé la tête en préventif, lumineuse, sereine. Elle a rempli tout le bureau de sa lumière (et non, j’entends les mauvais esprits, elle avait pas commencé la radiothérapie!). Elle m'a remerciée, elle m'a dit qu'elle allait bien, que ça se passerait bien. Qu'elle avait une chance énorme d'affronter ça maintenant qu'elle allait bien. Que toute sa famille était sur le cul de sa force. Et ça la faisait rire tendrement de les voir si étonnés, portés par elle. Bien sur qu'elle avait un peu peur... Elle ne se voyait pas forte. Juste chanceuse d'être là, consciente de sa vie, de son mari et de leur relation si porteuse, de ses deux beaux enfants, reconnaissante de chaque chose. J'avais juste envie de lui laisser la place derrière mon bureau.

Elle m'a annoncé son protocole de soins, et mes souvenirs de cancéro m'ont fait dire que non, la chirurgie prévue après des mois de radio chimio, c'était probablement pas bonne limonade. Je n'ai rien dit de mes craintes. J'ai dit mon admiration sincère pour le chemin qu'elle avait parcouru, ma tristesse du cancer et ma joie de la voir si pleinement présente et engagée.

Alors on s'est dit adieu, avec beaucoup de chaleur.

Le livre? C'était Faire face à la souffrance, de Benjamin Schoendorff