Il est venu me voir un jour, penaud et un peu timide, parce qu'il s'était mis à boire. Avec sa cirrhose post-transfusionnelle et ses 40 000 plaquettes à même pas 40 ans, c'était vraiment pas une bonne idée. Il s'était mis à boire pour oublier, oublier ce qu'il avait vu. Oublier qu'il avait vu ses deux gamins se faire examiner par le légiste. Deux ans de viols par leur nounou.

Et jour après jour, nuit après nuit, il entendait ses deux loupiots raconter par le menu la liste des sévices, et il revoyait leurs petits corps sur la table blanche, et les mains du légiste sur eux.

Un vrai gentil ce papa, vraiment, trop peut-être. Une histoire pleine de pas de chance avant ça, et aucun trauma personnel. Disait-il. Mon petit doigt tiquait. Enfin bon, si je commence à l'écouter, où va t-on. Alors on a fait comme d'hab, d'abord connaissance, un poil d'alliance, un soupçon de psychoéducation, et on a pris un prochain RDV pour une première séance d'hypnose.

Il est rentré en transe tranquillement, et on a commencé à faire défiler le film de l'examen de l'ainé, d'abord tel quel, puis, passage après passage, il l'a modifié jusqu'à ce que sa mémoire puisse l'accepter. Il a changé de place dans la scène, a quitté des yeux les fesses de son gamin pour revenir à côté de lui, à sa tête, et caresser ses cheveux blonds, il a mis une bande son, sa musique préférée, pour couvrir sa voix. Petit à petit, les réactions émotionnelles se sont estompées, et il est revenu, tranquillement.

On a papoté, on a repris rendez-vous. Une deuxième séance pour le film du petit.

Il est rentré dans le bureau, s'est assis sur la chaise contre le mur jaune. Je n'ai même pas eu le temps de m'assoir qu'il était déjà parti. Ses yeux ouverts sur le mur ne le voyaient déjà plus. Je me suis sentie un peu conne, et j'ai un peu flippé. Il était où? Il avait parlé toute la première séance, ce qui avait rendu le fait de l'accompagner très facile. Là, il y avait ce corps abandonné sur une chaise, parcouru de réactions émotionnelles violentes, et ces yeux qui me regardaient sans me voir. Bon... alors j'ai plongé, avec lui, sans savoir où, sans savoir quoi, juste, ne pas le laisser seul. Alors ma voix a repris son office, et j'ai mis des mots, des mots triviaux sur les émotions qui apparaissaient, des mots de ponctuation et d'encouragement. et petit à petit, les secousses se sont calmées, ma voix a pu intensifier pas à pas l'apaisement qui se faisait jour. Il est revenu, aussi brutalement qu'il était parti. Tout penaud, s'excusant.

"Je ne sais pas où j'étais". Il n'a pas pu en dire un mot, ni en ramener une seule image. Juste, il n'y a plus eu de reviviscences. Il n'a plus eu besoin de boire, ni de prendre d'hypnotiques.

Je ne saurais jamais. Mon petit doigt me dit qu'il a traité un trauma à lui, un trauma d'avant les mots, d'avant la conscience. Et à vrai dire, on s'en fout un peu des histoires que se raconte mon petit doigt. On s'est revu quelques fois pour discuter de comment reprendre sa place de père, du procès qui viendrait.

Et puis on s'est quitté, se disant que peut-être il aurait besoin à ce moment là.

Ou pas.