Demain peut-être je ne serais plus là.

Je n'ai pas eu peur depuis trois jours où tout le monde s'agite autour des menaces reçues.

Et puis, la tension monte, je relis le mail d'une rare violence, anonyme mais signé par les persécuteurs que l'auteur désigne, mes collègues me demandent ma "stratégie" pour demain où je vais le voir.

On a une bonne relation je crois. On travaille depuis quelques mois, de manière franche et ouverte pour améliorer le présent. Pour qu'il soit différent du passé.

Alors, je n'arrive pas à imaginer que ce type me fasse du mal, qu'il déboule armé pour nous dégommer tous, et moi dans le lot.

La peur est un poison insidieux, elle commence à se glisser dans le moindre interstice. Et si je me trompais? Si la qualité de notre relation ne résistait pas à sa folie, à sa douleur?

Alors je mourrais, trompée par mon égo. Comme j'ai vécu en somme.

Je mourrais par excès de confiance, Comme j'ai choisi de vivre, de travailler.

Je ne sais pas si les graines que nous avons semées sont suffisamment solides, et je ne pourrais pas savoir avant de le vivre.

Et si je me trompe... les conséquences... ma fille... est-ce que j'ai le droit de vivre selon ce que je crois en prenant le risque de me tromper à ce niveau-là de danger? Est-ce que j'ai envie de lui apprendre d'obéir à la peur? Est-ce que là pour le coup il n'y a pas du danger? Après tout, il a déjà été violent...

Je n'imagine que 3 hypothèses. Il ne vient pas, la police va l'identifier et fera son job. Il vient très mal, je vais le voir dès la salle d'attente et on va réussir à trouver une solution ensemble. Il est revenu à la raison, et on va pouvoir discuter. L'hypothèse où il vient froidement nous descendre, je n'arrive pas à l'envisager. Pourtant ça arrive, parfois. Et je ne peux pas y croire. C'est impossible de concevoir qu'il puisse avoir perdu à ce point le lien aux personnes réelles que nous sommes pour ne plus voir que les cadavres fantasmatiques de sa toute-puissance, de sa jouissance.

Impossible à penser, malgré le doute. Il dit lui-même qu'il jouit de notre peur, nous menaçant de sévices sexuels (et je ne peux qu'y lire des sévices qu'on lui aurait imposés, ça rentre si bien dans les trous de l'histoire qu'on a pu me raconter...), en plus de la tuerie. Impossible que le gars qui était tout embêté et presque choqué qu'on mai demandé des comptes lors de son dernier courrier au directeur me fasse du mal, pas à moi... Serais-je noyée demain dans la masse de "la psychiatrie"? La police aura t-elle-eu le bon gout de l’arrêter avant?

Lui dirais-je que j'ai du lutter contre la peur, que j'ai douté de moi, de mon diagnostic, de la qualité de l'alliance entre nous? Demain, nous verrons.

Ceci est un effet collatéral de l'attentat contre Charlie Hebdo. Voir la souffrance des vivants, ça fait jouir les impuissants. Tuer, et être tué, c'est tout ce qui leur reste pour n'être plus insignifiants.