Je tombe sur un vieux billet de KnackieSF et un lien vers un article sur un "artiste" qui se vante et raconte tout excité comment il a violé une masseuse, tout en déniant que ce soit un viol. Je n'ai même pas regardé la vidéo de la scène et je suis repartie à ma cuisine en maugréant comme madame Michu sur ce "connard".

Et là je m'entend lui proposer d'imaginer que cette masseuse, c'est sa fille. Evidemment j'ai tout un tas de stéréotypes qui se dressent sur le fait que de toute manière ce connard n'est pas capable d'aimer. Comme si les violeurs étaient des monstres sans coeur. Comme ce serait rassurant... Mais non, les violeurs c'est vous, c'est moi, c'est tous ceux qui ont saisi l'occasion de faire les larrons au détriment d'un plus faible. Ouais, ok, souvent une. Ne me demandez pas pourquoi, comment. Sans doute qu'on les a éduqué comme ça, qu'on leur a bien appris que c'était un excellent outil de pouvoir. Bref...

Je me questionne sur ma propre pensée. Pourquoi ne pas lui proposer, en guise d'explication, comme certains commentateurs (des hommes) d'être lui-même violé? Pourquoi passer par un tiers et le sentiment pour un tiers?

Parce que je suis plus atteinte par ce qui arrive aux autres? Ma femme ma fille et toutes mes soeurs?

Manifestement, je suis toujours dissociée. Le viol déshumanise si bien que je n'existe pas, et que je projette sur ce connard cette impossibilité à ressentir pour soi. J'ouvre les yeux sur ce froid et ce vide à l’intérieur de moi, cette coquille polie, brillante et souriante dehors, ce coeur qui n'est plus capable que d'empathie pour autrui, et ce mur de colère qui se lève si fort parfois, sans que je comprenne pourquoi...

La dissociation, mon dada, ce truc que je lève si bien avec mes patients? Là, sous mon nez, mes propres yeux crevés? Et ma très chère qui s'étonne juste après l'orgasme "tu es toujours si maître de toi, nickel..." Je me souviens des fois où je ne l'ai pas été, recroquevillée, en larmes, après l'amour, sans pouvoir mettre un mot, un son ou une image sur ce qui m'arrivait. La dissociation, c'est plus confortable. J'arrive à n'être là que pour l'autre, branchée sur tous ses sens. C'est mon état de base en ce moment, et depuis un moment je le crains.

Je n'ai même pas de souvenirs. Une image, d'une petite blonde aux cuisses écartées et d'un grand père aux doigts sales, pleins de terre. J'ai longtemps hésité: la blonde c'était moi ou ma tante, celle dont personne n'ose dire l'histoire? Etait-ce une reconstruction dans ma tête d'enfant?

J'ai longtemps regardé mon grand pere de biais. Celui qui me restait. L'autre, le violent, l'infidèle, l'incestueux, on ne me l'a pas laissé voir seule. Deux fois dans toute une vie, chaperonnée par tous mes cousins cousines. Je me souviens de ma robe bleu marine, et de mon col claudine, la deuxième fois. Bref, pépé, il a un peu morflé. J'ai même balancé à ma mère que peut-être il m'avait agressé, que je ne lui avais pas adressé la parole de 5 à 10 ans -on vivait dans la même maison!- et qu'aucun ne semblait s'être questionné. "Je ne sais pas, je suis désolée" a t-elle dit, continuant sa vaisselle.

Et puis il y a quelques mois, je suis allée présenter ma fille aux voisins. qui frisent dangereusement les 90 ans. Il etait là, mon voisin de mon enfance, l'adorable monsieur M, le paysan si gentil, si gentil. Et je l'ai vu regarder ma fille, mon bébé de fille de 2 ans, si gentiment. Et je me suis sentie mal, si mal à l'aise... après. Je n'ai pas recollé les morceaux. Sa tête colle bien dans l'image. Les doigts pleins de terre aussi.

Je me souviens des autres agressions. Je me souviens de la directrice de colo qui aurait du me défendre et qui m'a renvoyé que je n'avais pas qu'à m'isoler.

Je me souviens que je ne me souviens plus de ce qui s'est passé quand un mec est rentré dans ma piaule alors qu'un autre venait de glisser sa tête entre mes cuisses. Je me suis reveillée, transie de froid, coincée entre le mur et le type en calbut. On en n'a jamais reparlé, on est devenus amis, on a fait médecine ensemble, on a couché avec la même fille, lui beaucoup plus longtemps que moi!

Probablement que là aussi j'ai du me dissocier sévère.

En écrivant, ce soir, au moins, je sais pourquoi je ne supporte pas les mains sales.