Ils y passent, mes jeunes patients, et lui va y trépasser.

Il compte déjà plus d'internements en psy que d'années. Et il n'a commencé qu'à la fin de l'adolescence. Et il rationalise, c'est l'adolescence, les toxiques, les parents si doués pour manipuler tous les services de soin. Il a passé ses dernières années vie a arrêter ses traitements, rechuter dans le mois qui suivait, être ré-interné... et rebelote, inlassablement, quels que soient les médecins, quels que soient les approches.

Foirant ses études, ses boulots, ses relations.

On a toujours dit qu'il était intelligent, et c'est vrai, qu'on a envie de le croire. Les juges des libertés y ont cru, plusieurs fois. Il a arrêté les toxiques. Ca a tenu plus longtemps avant la rechute. Il a répondu au traitement rapidement, au moins pour les troubles du comportement. On a passé des heures à parler du sens de son délire, de ses mécanismes, de comment ça s'inscrivait dans son histoire. Voir la famille, réussir à faire entendre qu'il fallait se laisser de l'air.

J'ai arrête les traitement "pour observer ensemble". On a fait une grille d'observation, ensemble, à remplir lui, moi, les infirmiers, ensemble vraiment. Et les premières semaines, rien. C'est vrai, il avait réponse à tout, pas de place pour le doute. Il ne délirait que sur l'extérieur, un extérieur bien connu pour être pathogène. Les éléments du délire bougeaient, ça se détendait et se scindait d'un côté pour se rigidifier de l'autre. Le comportement et les interactions dans le service restaient impeccables, adaptées.

Des petites bizarreries sont apparues, une méfiance... et le délire a explosé sur l'équipe.

Plus personne pour me raconter sa folie, juste à ouvrir les yeux, le voir envahi, déraisonnant complètement. Assez présent pour me dire qu'il comprenait que je ne puisse le croire, tant tout ce dont il accusait l'équipe était "fou", et me suppliant de le croire tout de même. Projetant partout toutes ses problématiques, incapable de distance entre ses émotions terribles et notre pauvre réalité.

Il s'est posé.

Sous traitement.

Je l'ai un peu retrouvé, rationalisant toujours, reconnaissant des bouts de trucs, d'être "passé par la psychose" sous le coup du stress.

Il a recommencé à refuser son traitement. Il a été charmant, les premiers jours. Nous avons même plaisanté sur l'efficacité capillaire de son neuroleptique, le jeune psychotique hirsute s'étant retransformé en jeune homme bien coiffé. "tout va bien, tout va bien se passer" me répète -il comme un mantra, sourd et aveugle à la réalité. "Donnez-moi ma liberté et tout ira bien". Je lui rappelle qu'il l'avait, qu'il ne prenait pas de toxiques, que la famille n'était pas là... et qu'il est, là encore, "passé par la psychose"

Ça revient, déjà. Si tant est qu'elle soit jamais complètement partie.

Et je me vois perdre patience, désespérée de tout ce gâchis, ce mec qui pourrait vivre sa vie et qui préfère tout foirer et venir crier sa souffrance contre nos murs prisons... incapable de faire une place à cette prison de vide à l’intérieur de lui.

La folie, au moins, ça existe. Avec elle il rêve sa vie.

Et nous, coupeurs d'ailes, qui voulons le jeter dans le vrai monde, ce lieu terrifiant où il faut être adulte...