Un, deux puis trois appels pour avoir des news. Çà filtre ou botte en touche de l'autre côté. Je lance une amie commune dans la danse, peut-être qu'elle obtiendra des infos... Toujours ce silence, complètement fou, complètement dissonant avec les entretiens. Suis-je complètement folle ou désadaptée? A ce point sortie de la réalité? Je prends sur moi, n'écoute pas ma paranoïa, et de ma plus calme plume, j'envoie un mail.

Mon téléphone a fini par sonner. La voix est amicale, chaleureuse, et désolée. Il me tutoie, me dit qu'il aurait vraiment voulu bosser avec moi, mais qu'ils ont voté, tous à égalité. Que le silence, c'était le temps de réussir à se mettre d'accord.

Je suis "trop". Trop qualifiée, compétente, énergique. Ils ont peur que je m'ennuie, et que je fasse la révolution. Un poste tranquille dans un truc qui ronronne. Ils ont peur que je le change. Alors les compères ont choisi une jeune interne, sans expérience et sans doute très gentille.

Trop charismatique aussi, me dit la voix doucement.

Quelque chose me dit que si j'avais été un mec, ils n'auraient pas eu peur de mon CV bourré aux amphets. Çà n'aurait pas remis en cause leur virilité. Et si j'avais été douce et gentille, plus "féminine", là aussi ça passerait. Mes longs cheveux, mes mains fines, ma petite veste, le collier et les talons ne suffisent pas à masquer mon autonomie, mon indépendance et l'absence totale de rapport de séduction avec les mecs.

Peut-être qu'il est sincère, celui qui me parle d'un prochain poste, où là mon expérience serait bienvenue... la petite voix dans ma tête commence déjà à lister leurs prochaines excuses... je ne vais pas l'écouter, la petite voix de la paranoïa, je vais renvoyer un mail, remercier, les féliciter de m'avoir si bien cernée et être désolée que ça n'ai pas convenu cette fois-ci et parler déjà de la suite.

Pas sure que ça suffise à les rassurer, les petits.

J'ai été si mal habituée, faut dire, dans mon équipe de CHRU, chouchoutée par un chef exigeant et d'une loyauté sans faille, dans une équipe où nos sexes et nos sexualités n'étaient qu'une source de blague, où quels que soient nos genres, l'important était la qualité de notre travail. Bordel, ce qu'ils peuvent me manquer, mes collègues. Tous overtypés, tous différents, complémentaires et solidaires...

Là-bas je pouvais être un "mec" aux gros seins et aux cheveux longs, j'étais juste un excellent élément dans une excellente équipe. J'en ai oublié que j'étais une fille. Apparemment, ici, elles doivent respecter les "codes". Je suis pas prête à me vendre sur ce plan là. Va falloir la jouer fine. J'ai pas envie de lâcher l'affaire.