Les deux premiers ne sont pas venus. Ça me laisse le temps de me présenter à l'interne, d'expliquer comment je travaille... il pose des questions sur les psychothérapies,me voilà intarissable. Et puis il est là. Première fois. Il insiste pour rentrer avec son épouse, et, va savoir pourquoi, je dis oui. Elle n'a pas la tête à parler à sa place, et de fait, elle ne le fera pas. C'est juste son objet contraphobique, et elle écoute attentivement, une main sur son ventre rond. Un premier malaise, un tout con qui passe avec du sucre...

La graine de la peur est semée. Et elle pousse sur ce terrain bien anxieux et un peu frustre, arrosée par les benzos que lui prescrit son généraliste dès le lendemain. Quelques années ont passés. D'évitements en évitements, les malaises se sont répétés. De plus en plus de peur, de plus en plus d'évitements, de plus en plus de malaises... De moins en moins de vie. Plus de boulot, lui qui dirigeait une équipe, plus d'amis, plus de (première) femme ni d'enfants.

Il ne sort plus. assis sur le canapé, il fume, une nouvelle clope toutes les 20 minutes. Et prend des benzos, de plus en plus. Et aussi un neuroleptique à des doses étranges, et un thymorégulateur. J'ai rien, que dalle à l'entretien en faveur d'une psychose ou d'un trouble de l'humeur. On lui a dit "borderline". Le trouble typique qui débute à la trentaine. ah non pardon, pas du tout! C'est qu'il est en colère, et vite frustré de voir sa femme vivre là où il n'est jamais en repos, toujours à craindre un nouveau malaise.

Alors je sors une feuille et prend ma plus belle plume pour dessiner une courbe


  • -ça c'est votre angoisse. Ça monte comme ça, d'un coup?
  • -oui!
  • -et là vous vous dites que vous allez mourir?
  • -oui!
  • -et vous ne mourrez pas, y a un maximum?
  • -c'est vrai
  • -mais c'est long hein
  • -oh ça oui...
  • - et vous vous dites que vous allez devenir fou...?
  • -c'est exactement ça!
  • -et puis ça finit par s’arrêter... et vous êtes épuisé
  • -oui!
  • Il est toute ouïe, et visiblement surpris.
  • -Vous avez tout compris docteur, c'est exactement ça!
  • -Je sais, j'en ai déjà eu même
  • -hein! Et comment vous avez fait?
  • -rien, j'ai rien fait, j'attendais que les crises passent et le reste du temps j'y pensait pas, ça a disparu tout seul (le bon temps de la P1...)

C'est la partie facile. Il comprend assez bien comment ses évitements sous toutes leur forme ont fait grossir le problème. Comment il a nourri sa peur et empêché son cerveau d'apprendre.

On passe par ses valeurs, la vie qu'il voudrait retrouver, ce qui se cache sous les passages à l'acte, la colère d'être ainsi, la frustration des gens "vivants"... Je note ça sur une belle matrice ACT, on parle de surf et de guitare comme métaphore du travail de réappropriation de ses émotions, de commencer facile, par exemple fumer en pleine conscience et faire des exos assez simple, je lui file des docs à bosser.

Il a l'air vraiment là, depuis presque une heure. Lui même n'en revient pas. Il ose répondre quand je lui demande comment il se sent; Stressé. Et sa tête qui lui crie "qu'elle se dépêche que je puisse sortir" Je le remercie beaucoup de me le dire, lui fait remarquer que malgré cette pensée, il est là, assis, présent et impliqué. Il est tout surpris et tout heureux de sa propre honnêteté.

On discute des principes du traitement. le psychothérapique hein... Dès qu'il sera assez aguerri on se lancera dans la diminution des petites pilules... Il pense quand même à me dire, en fin d'entretien, qu'il a besoin d'un certificat de ma blanche main de psychiatre... pour l'allocation adulte handicapé que son médecin a demandé pour lui... J'ai la pensée qu'il n'est peut-être là que pour ça.

Il a l'air motivé, il demande s'il pourrait être guéri pour... la naissance... Reviendra, reviendra pas?

L'interne est content. Il n'aurait pas pensé à expliquer au patient les choses alors qu'on les lui a apprise avec exactement cette petite courbe. Il se marre un peu; je lui ai dit juste avant que j'étais très nulle pour les troubles anxieux. "sauf les troubles paniques parce que ça c'est facile" Et les PTSD. C'est que le trauma c'est un champ à part....

Bref... les benzos, c'est le mal. Je suis un peu frustrée de voir la vie de ce mec dévastée par un truc tout con qui a pourri. Et puis je me recentre, dis, maître du monde mégalo, si tu te concentrais sur le soigner, là où il est, ici et maintenant?

S'il revient... allez, 3 mois, en comptant large?