Aux nombrils des mondes

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psychotherapitre en action

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mardi 12 janvier 2016

Dire non

J'ai lu ça sur le #mededfr, et ça a fait tilt. Deux histoires. Une où j'ai dit non. Pas assez fort. Suffisamment pour que ça me vale mon poste. Et que ça sabote la vie d'une gamine, qui est peut-être morte à l'heure qu'il est. L'autre où j'ai insisté pour avoir un non, fort.

Je suis depuis quelque mois dans ce service quand on reçoit une jeune patiente en SPDT avec un IMC à 10. Elle devrait être en réa. Insuffisance rénale, hépatique, iono, y a pas une ligne de son bilan qui ne soit pas déglinguée. Évidemment, notre généraliste est en arrêt, et pour un moment. Et comme elle est soit disant opposante, qu'elle continue à se faire vomir du vide vu que l'anorexie est totale, et à gober des laxatifs, elle arrive chez nous.

Alors je fais un beau certificat pour qu'on renforce l'équipe pour qu'elle bénéficie d'une surveillance un pour un 24h/24. Nuit et jour un infirmier est avec elle. Je passe mes journées à organiser sa réalimentation. Je la vois tous les jours mais reste assez ferme sur le fait que la psychothérapie, c'est quand son corps et son cerveau auront assez de forces pour ça. J'ai quand même bien peur qu'elle nous clamce dans les doigts. Et en un mois, elle reprend 10 kilos, on est toujours pas à 15 d'IMC. Il commence à y avoir une vraie relation avec l'équipe, et elle commence à vouloir plus de libertés, jusque là c'est normal.

En réunion d'équipe, ma chef de pôle, et la chef de service, veulent instaurer de l'olanzapine, histoire de la faire grossir plus vite. Je m'oppose, rappellant que ça n'a pas prouvé d'efficacité. Évidemment, à mon retour de vacances, ça fait 3 semaines qu'elle boulotte du neuroleptique. Et si elle n'a pas pris beaucoup plus de poids, elle a un bilan métabolique degeulasse, et un cholestrol au plafond. Super. Espérons que ce soit bon pour ses neurones.

Bref, c'est maintenant que la galère commence. Elle a le souvenir de la fille intelligente qu'elle a été, et je ne vois que les neurones flingués, sur le plan cognitif ou émotionnel, merde, ça rame. Elle utilise toutes ses compétences pour gruger le système, et toutes les limites liées à son mode de soins. On tatonne. Je pêche par excès de confiance, mais comment ne pas la croire, ne pas lui donner sa chance? Elle tient bon an mal an en programme de soins, me demande des soins dans une clinique spécialisée. Puis fugue, loin, et nous convenons avec la famille de ne pas la réintegrer, sous couvert d'une surveillance là où elle est.

Et puis j'apprends que je ne vais pas être renouvelée sur mon poste, d'une manière très sale.

J'ai été en vacances. Et elle revient. J'ai été en arrêt. J'apprends comment elle a été traitée. Une première fugue. Pas d'infirmiers à son chevet non, ce coup-ci. Isolement, contention. 2eme fugue. Fracture lors de la fugue. Re-isolement-contention plus serrée. Fugue, malgré la fracture. re-isolement-contention avec un garde à la porte.

Ma collègue qui a pris la suite me dit qu'elle a vu la famille pour les prévenir qu'elle ferait sans doute partie de celles qui mourraient de leur maladie. Et bientôt.

C'est mon dernier jour dans le service. "il faut represcrire la contention". Je refuse de signer, je dis à l'équipe que c'est n'importe quoi, que je ne participerai pas à ça. Les infirmières sont bien d'accord avec moi.

Mais je n'ai pas eu le courage de mes opinions, j'aurais pu, symboliquement, la faire "libérer", tout en sachant que ma collègue recommencerait l'après-midi même.

J'étais abimée par ma propre situation, et j'ai laissé faire.

A 14h, elle s'est étranglée avec ses contentions.

Je ne sais pas ce qu'ils ont inventé derrière pour la "soigner".

Je n'ai pas dit non. Je n'ai respecté ni mes principes, ni mon éthique ni cette patiente qui avait été la mienne.

Quelques mois plus tôt, fraichement débarquée, je récupère tous les cas désespérés, ça tombe bien, j'adore ça. Et me voilà avec ce type borderlino-psychopathe, sorti d'UMD pour une tentative de meurtre sur un soignant du service.

Impatient de me voir et très méfiant à la fois. L'accroche était bonne avec le psy que je remplace, c'est pas le cas avec les autres du secteur.

On discute un peu, il tente de m'impressionner, je souris. On parle quand même un peu boutique. Passé traumatique, carences graves, violences physiques et sexuelles, rien que de très classique.

Et le mec qui fait un peu le mariole là, je discute dissociation, crises clastiques, automutilations qui recouvrent tout son corps... Je sens l'accroche. Je sens qu'il est présent. Je lui propose de faire un exercice de pleine conscience là, et évidemment, ça devient trés trés dur pour lui. Je lui dit qu'il doit me dire stop, qu'il doit me dire non.

Il n'a pas été habitué à ça. Dire non à un psychiatre, il a quand même appris que ça finissais très mal!

Je ne le laisserai pas sortir sans qu'il ai pris place ici comme sujet.

Ça prendra 45 minutes. Il a dit non. On a arrêté l'exercice. Immédiatement. Je lui ai dit que maintenant je pourrais lui faire confiance quand il me dirait oui.

On en a passé des crises pendant l'année qui a suivi. On a travaillé avec ACT, la thérapie d'acceptation et d'engagement. On a pu diviser son traitement par quatre. Pas d'agressions, reprise du travail, engagement associatif, et des hospits rares et brèves, où il gérait ses conditions d'hospit.

Au grand dam de mes collègues, qui auraient finalement préféré que je continue à faire comme eux toujours plus de la même chose.

Le soin, c'est comme n'importe qu'elle relation. Les deux doivent pouvoir dire non.

C'est le seul chemin vers le consentement.

jeudi 5 novembre 2015

De la nécessité de l'anamnèse chez l’hystérique déprimée

Je la vois rentrer dans le bureau, toujours jolie malgré son air un peu hagard et sa présentation bien moins que soignée. J'ai un énorme dossier sous la main, vieux de plusieurs années. Les diagnostics de syndrome anxio-dépressif et d'hysterie apparaissent presque en clair dans la partie médicale. Il faut quand même réussir à démêler les pattes de mouches de mes prédécesseurs, qui ne l'ont pas vue depuis un bon moment...

J'aime bien savoir pourquoi les gens atterrissent dans mon bureau, alors je continue à fouiller, jusqu'à tomber sur les notes de la psycho qui la suit depuis des années, et c'est le cas de le dire, pour suivre, elle suit. Il n'y a que des pages et des pages de "vu le ". Sauf à la fin, trois lignes sur des "défenses maniaques" qui sont un peu trop intenses là, et qui ont amené la psychologue à demander un avis médical.

Et donc, la dame, devant moi, avec ses yeux pleins de larmes et qui tremble comme une feuille. Manifestement, le temps de lui trouver un RDV, les défenses maniaques se sont bien effondrées. Comme quoi, ça défend pas si bien que ça, ces choses là.

"Je fais de la dépression depuis 30 ans."

- Ah? Ça a commencé comment?

- Le 27 juin (déjà mon cerveau tique), j'étais au travail, j'étais secrétaire dans un garage, j'ai eu la diarrhée.

Je ne vous cache pas que je suis un peu perplexe là, et un peu sur ma faim quant à la dépression. Je l'invite à continuer.

Elle a perdu la marche ensuite, elle a été hospitalisée, et ils ont posé le diagnostic de dépression. C'est qu'elle était tellement fatiguée, vous comprenez. D'ailleurs elle a mis 6 mois à remarcher complétement. c'est pour ça qu'ils ont aussi posé le diagnostic d'hystérie. Depuis, et ça fait donc 30 ans, elle est sous antidépresseurs. et en invalidité.

Et par périodes, elle ne dort plus, passe ses nuits à faire le ménage de fond en comble dans sa maison, ou elle recouvre tout son jardin de guirlandes et de lampions. Enfin, en ce moment, plutôt, elle ne sort pas du lit, ne se lave plus, ne mange plus, ou alors des raviolis froids à même les boites de conserves, dans sa chambre aux volets toujours fermés. Elle ose à peine me parler, n'arrive pas à me regarder dans les yeux et tremble toujours comme une feuille sur sa pauvre chaise de CMP.

Alors, ok, aujourd'hui, elle est déprimée, ça ne fait pas de doute. Enfin, quand même, moi, la dépression qui commence un jour précis par une diarrhée, et se poursuit par une paralysie, ça m'évoque plutôt un truc neurologique, et j'ai un nom dans la tête, mais comme c'est loin tout ça, je vais vérifier sur google avant de lui dire, histoire de vérifier que des formes incomplètes qui vont pas jusqu'à la paralysie des muscles respiratoires ça existe, apparemment oui.

Pour ce que ça coute aujourd'hui, je lui dit que je crois qu'elle a fait un Guillain Barré. J'évalue dans ma tête la possibilité qu'elle ai su à l'époque qu'un tel tableau existait... et je me dit.. euh, non. secrétaire dans un garage, famille pauvre, pas de médecins autour, peu probable qu'elle ai pu simuler, ou faire une conversion sur un tableau dont son cerveau ignorait jusqu'à l'existence.

N’empêche que maintenant, j'ai au minimum un beau tableau de trouble bipolaire II, pas très amélioré par 30 ans d'antidep... et une nana complétement flippée, paralysée par ses angoisses. Elle me dit oui, un peu trop, et probablement qu'elle me dirait aussi oui si je lui disait que je la vois comme un alien rose à pois verts.

Je lui propose d’arrêter les antidépresseurs et je lui prescrit un bilan, et un thymorégulateur. Que la pharmacie refusera de lui délivrer! La pharmacienne s'écrie, oh là là mais c'est beaucoup trop fort. La carbamazépine, ce terrible psychotrope!

Elle revient en consultation, toujours déprimée, toujours sous antidep, et gentiment, calmement, on refait un peu de clinique et de psychoéducation, et je lui laisse le choix. Comme d'hab. En sortant, bizarrement, elle se redresse un peu et me regardant presque droit dans les yeux en me serrant la main "vous savez, pour la première fois j'ai pas eu peur, j'ai pas fait ce que vous m'aviez dit et j'ai pas eu peur que vous m’engueuliez".

Ça me laisse un gout bizarre dans la bouche. Je ris et je lui réponds qu'il y a en effet peu de chance que je l'engueule jamais. Mais quand même, le drôle de gout.

Évidemment, elle va faire des vertiges cognés sous carbamazépine. Je vais prescrire du valproate, et c'est le généraliste qui va s'y opposer. Je commence à me demander ce que c'est que cette blague.

En tout cas, elle vient aux consults, on débroussaille un peu les relations familiales, entre deux explosions de larmes et trois effondrements. Évidemment, carence et maltraitance dans l'enfance des deux parents. Aujourd'hui c'est son fils qui la maltraite verbalement et physiquement, soutenu par son mari. Et elle le porte aux nues, s'inquiète pour lui, se met en quatre pour lui. Sa fille, juste, l'insulte. Et c'est dingue, cette nana, là, dans mon bureau, avec moi, elle est normale. Elle est super déprimée, mais relationnellement, y a rien de bizarre, nada, quetchi.

Alors je fais un truc fou. Je lui propose une hospitalisation, dans mon service fermé, pour qu'on instaure un traitement sans que la pharmacienne ou le généraliste nous fassent suer, qu'on puisse manager les doses, les effets secondaires, tout ça. Je la préviens, que c'est un service fermé, des gens sous contraintes, parfois c'est un poil agité et sportif... mais je serais là.

Elle arrive avec son mari un bel après midi et se fait accueillir bruyamment par une de nos mascottes, un patient schizophrène qui n'a rien trouvé de mieux que de cumuler avec une démence à corps de Levy. Je propose un rdv deux jours plus tard au mari, et on accueille notre patiente au fond du gouffre.

4 jours après, elle est métamorphosée. Et je sais bien que c'est pas les 250mg*2 de valproate qui peuvent être en cause. Elle est souriante, en lien avec les infirmiers comme les autres patients, même ceux qui lui ont fait peur. Et elle est terriblement normale, gentille, adaptée. Aucun signe d’hystérie, même si je sais bien qu'"elles peuvent tout faire", comme m'a si bien appris un de mes maitres quand j'étais jeune interne. Et elle n'a plus d'angoisses, dort bien -on lui a enlevé le portable contre lequel elle dormait au cas où il arrive quelque chose à son fils- , elle parle de tout ce qu'il y a de beau dans le monde, des choses qu'elle aime et qu'elle pourrait faire dehors, de ce qui lui fait envie.

Entre temps, moi, je l'ai vue avec son mari. Un homme charmant, plutôt bel homme, qui me décrit en effet des épisodes hypomanes d'une semaine trois à quatre fois l'an, et tout le reste du temps un état dépressif qui a même contaminé le chien: "il reste couché avec elle et refuse de sortir se promener".

Charmant.

Et je l'ai vue, elle, quand il est rentré dans la pièce. J'ai vu ses yeux, j'ai vu comment elle se recroquevillait sur sa chaise, comment elle ne savait d'un coup plus parler, comment elle tremblait à nouveau.

Je le lui ai dit, à elle. J'ai mis des mots sur la peur que je voyais suinter de partout face à lui. Alors, elle m'a raconté les menaces, les coups, les viols. "mais c'est fini ça docteur maintenant". Fini, oui, juste les insultes quotidiennes, le discrédit, le stigmate et quelques agressions sexuelles pour bien lui rappeler qu'elle est sa chose et qu'elle lui appartient.

Je lui ai proposé de l’hôpital de jour, pour qu'au moins elle puisse être un peu dans un lieu safe quelques heures par semaine. La pharmacienne, le généraliste, les proches ont crié au scandale, elle était bien au dessus de tous ces fous à l'hôpital de jour. Elle y est allée, assidument, comme une bouffée d'oxygène. Elle en a pleuré devant la gentillesse d'une infirmière face à un patient qui avait renversé une bouteille sur son sac. "Ce n'est pas grave, on va essuyer". Merde, c'était donc comme ça qu'on se comportait dans le monde.

On a beaucoup parlé de ce qu'elle voudrait pour elle, des moyens de revivre "à mon age docteur..." Il n'y a plus eu d'hypomanie, ni de dépression sévère, avec un traitement complétement sous-dosé. Mais elle ne partait pas. Elle est venue un jour avec des marques d'étranglement. Je n'ai pas vraiment mâché mes mots. Je lui ai dit qu'il allait la tuer, que la seule question c'était quand. Évidemment, maintenant, lui dire de se suicider, ça ne marchait plus...

Et j'ai annoncé mon départ. Elle a pris des coordonnées et appelé une avocate spécialisée.

"Vous ne serez plus là pour me soutenir, je ne veux pas rater le coche"

mardi 3 novembre 2015

La dépression résistante en une consultation

Elle est rentrée, toute tremblante et un peu agitée dans le bureau du CMP. Déjà touchante, cette grande et belle femme à l'allure de petite fille.

"Voilà docteur, j'ai une dépression résistante au traitement." Après les sérotoninergiques, elle prenait consciencieusement son IRSNa tous les matins, à dose efficace, c'est dire. Elle voyait un des psychologues du CMP, psychanalyste pur sucre, toutes les semaines. Depuis... ouh là... des années

Elle a commencé la longue litanie de ses peurs, de ses pleurs, de ses évitements. Elle a poursuivi sur le père "schizophrène" qui vivait reclus dans sa cuisine avec son injection de neuroleptiques, revivant inlassablement les mêmes scènes de la guerre d'Algérie... son unique "délire"... Sur sa mère décédée, cette femme si parfaite et tellement tyrannnique, qui les avait élevés, elle et ses frères et soeurs, dans la crainte et le rejet du monde extérieur. Quand on a vu ses parents se faire égorger par ses oncles et tantes, forcément, ça aide pas la confiance.

Et donc, à la génération de ma patiente, elle m'a raconté la soeur anorexique, les frères alcooliques. Et elle, qui se mourrait d'angoisse.

De signes de dépression, je n'en ai point vu. Et je le lui ai dit. Je lui ai aussi dit que je doutais un peu de la schizophrénie du père, au passage, ça ressemblait quand même beaucoup à un vieux stress post traumatique cette histoire.

"C'est normal que le traitement ne marche pas, ce n'est pas une dépression dont vous souffrez. Vous pouvez l’arrêter d'ailleurs"

Alors on a discuté de ce qui se passait, des tentatives vaines pour maitriser l'angoisse, de toutes ces choses terrifiantes dans la vie. De tout ce qu'elle n'avait pu expérimenter enfant, qui lui manquait aujourd'hui pour faire face. Je lui ai prescrit un bouquin, et je ne m'en suis plus trop occupée.

Elle est revenue tous les 15j/3semaines, se métamorphosant tranquillement. D'abord le sourire, ensuite la position, ce dos qui se redresse imperceptiblement, et je me suis fait la remarque que c'était vraiment une belle femme. Elle a lâché à un moment qu'elle avait arrêté de voir le psycho. Que quand même, ça la rendait plus mal à chaque séance. Et là, elle était occupée à ressortir, à laisser ses enfants sortir et vivre, pour leur plus grand bonheur. Elle m'a beaucoup parlé de sa soeur anorexique, de si je pouvais l'aider aussi, même si elle n'était pas de notre secteur.

Je l'ai vu 6 fois, en tout. A la cinquième consultation, au bout de 3-4 mois, on s'est dit mutuellement qu'elle allait bien. Elle était sortie de l'enfance. "Tout ce que j'ai fait, personne ne me l'a imposé, c'est moi qui l'ai accepté. Ce n'est pas la faute de ma mère, ni de mon mari, ou de quiconque". Reprenant le contrôle de ses actes, et la responsabilité de ses sentiments, elle n'avait plus besoin d'essayer de contrôler la vie, le monde, ses proches.

Je lui ai demandé ce qui l'avait aidée. "Le livre que vous m'avez prescrit". J'avais même oublié que je l'avais fait. Alors on a pris un rdv pour dans 3-4 mois, histoire de vérifier que ça tienne.

Elle a appelé pour annuler. Je savais que j'allais partir, le planning était archi bouché. "Je suis désolée docteur j'ai RDV pour ma première chimio jeudi... Je vais bien vous savez, j'aurais juste bien voulu vous voir pour en parler". Alors, parfois, on trouve des créneaux insoupçonnés, quand on sait qu'ils seront bien utilisés.

J'ai vu rentrer cette nana sublime, qui s'était rasé la tête en préventif, lumineuse, sereine. Elle a rempli tout le bureau de sa lumière (et non, j’entends les mauvais esprits, elle avait pas commencé la radiothérapie!). Elle m'a remerciée, elle m'a dit qu'elle allait bien, que ça se passerait bien. Qu'elle avait une chance énorme d'affronter ça maintenant qu'elle allait bien. Que toute sa famille était sur le cul de sa force. Et ça la faisait rire tendrement de les voir si étonnés, portés par elle. Bien sur qu'elle avait un peu peur... Elle ne se voyait pas forte. Juste chanceuse d'être là, consciente de sa vie, de son mari et de leur relation si porteuse, de ses deux beaux enfants, reconnaissante de chaque chose. J'avais juste envie de lui laisser la place derrière mon bureau.

Elle m'a annoncé son protocole de soins, et mes souvenirs de cancéro m'ont fait dire que non, la chirurgie prévue après des mois de radio chimio, c'était probablement pas bonne limonade. Je n'ai rien dit de mes craintes. J'ai dit mon admiration sincère pour le chemin qu'elle avait parcouru, ma tristesse du cancer et ma joie de la voir si pleinement présente et engagée.

Alors on s'est dit adieu, avec beaucoup de chaleur.

Le livre? C'était Faire face à la souffrance, de Benjamin Schoendorff

L'homme qui traitait le trauma qui n'existait pas

Il est venu me voir un jour, penaud et un peu timide, parce qu'il s'était mis à boire. Avec sa cirrhose post-transfusionnelle et ses 40 000 plaquettes à même pas 40 ans, c'était vraiment pas une bonne idée. Il s'était mis à boire pour oublier, oublier ce qu'il avait vu. Oublier qu'il avait vu ses deux gamins se faire examiner par le légiste. Deux ans de viols par leur nounou.

Et jour après jour, nuit après nuit, il entendait ses deux loupiots raconter par le menu la liste des sévices, et il revoyait leurs petits corps sur la table blanche, et les mains du légiste sur eux.

Un vrai gentil ce papa, vraiment, trop peut-être. Une histoire pleine de pas de chance avant ça, et aucun trauma personnel. Disait-il. Mon petit doigt tiquait. Enfin bon, si je commence à l'écouter, où va t-on. Alors on a fait comme d'hab, d'abord connaissance, un poil d'alliance, un soupçon de psychoéducation, et on a pris un prochain RDV pour une première séance d'hypnose.

Il est rentré en transe tranquillement, et on a commencé à faire défiler le film de l'examen de l'ainé, d'abord tel quel, puis, passage après passage, il l'a modifié jusqu'à ce que sa mémoire puisse l'accepter. Il a changé de place dans la scène, a quitté des yeux les fesses de son gamin pour revenir à côté de lui, à sa tête, et caresser ses cheveux blonds, il a mis une bande son, sa musique préférée, pour couvrir sa voix. Petit à petit, les réactions émotionnelles se sont estompées, et il est revenu, tranquillement.

On a papoté, on a repris rendez-vous. Une deuxième séance pour le film du petit.

Il est rentré dans le bureau, s'est assis sur la chaise contre le mur jaune. Je n'ai même pas eu le temps de m'assoir qu'il était déjà parti. Ses yeux ouverts sur le mur ne le voyaient déjà plus. Je me suis sentie un peu conne, et j'ai un peu flippé. Il était où? Il avait parlé toute la première séance, ce qui avait rendu le fait de l'accompagner très facile. Là, il y avait ce corps abandonné sur une chaise, parcouru de réactions émotionnelles violentes, et ces yeux qui me regardaient sans me voir. Bon... alors j'ai plongé, avec lui, sans savoir où, sans savoir quoi, juste, ne pas le laisser seul. Alors ma voix a repris son office, et j'ai mis des mots, des mots triviaux sur les émotions qui apparaissaient, des mots de ponctuation et d'encouragement. et petit à petit, les secousses se sont calmées, ma voix a pu intensifier pas à pas l'apaisement qui se faisait jour. Il est revenu, aussi brutalement qu'il était parti. Tout penaud, s'excusant.

"Je ne sais pas où j'étais". Il n'a pas pu en dire un mot, ni en ramener une seule image. Juste, il n'y a plus eu de reviviscences. Il n'a plus eu besoin de boire, ni de prendre d'hypnotiques.

Je ne saurais jamais. Mon petit doigt me dit qu'il a traité un trauma à lui, un trauma d'avant les mots, d'avant la conscience. Et à vrai dire, on s'en fout un peu des histoires que se raconte mon petit doigt. On s'est revu quelques fois pour discuter de comment reprendre sa place de père, du procès qui viendrait.

Et puis on s'est quitté, se disant que peut-être il aurait besoin à ce moment là.

Ou pas.

Méli Mélo

A l'heure de me souvenir que des fois je fais mon job, petit questionnaire pour savoir dans quel ordre vous raconter:

  • L'homme qui traitait le trauma qui n'existait pas
  • La dépression résistante en une consultation
  • De la nécessité de l'anamnèse chez l’hystérique déprimée
  • La casse couille qui n'en était pas une
  • Disney-psychose

Des avis?

mercredi 14 janvier 2015

L'extension du domaine de l'horreur

Demain peut-être je ne serais plus là.

Je n'ai pas eu peur depuis trois jours où tout le monde s'agite autour des menaces reçues.

Et puis, la tension monte, je relis le mail d'une rare violence, anonyme mais signé par les persécuteurs que l'auteur désigne, mes collègues me demandent ma "stratégie" pour demain où je vais le voir.

On a une bonne relation je crois. On travaille depuis quelques mois, de manière franche et ouverte pour améliorer le présent. Pour qu'il soit différent du passé.

Alors, je n'arrive pas à imaginer que ce type me fasse du mal, qu'il déboule armé pour nous dégommer tous, et moi dans le lot.

La peur est un poison insidieux, elle commence à se glisser dans le moindre interstice. Et si je me trompais? Si la qualité de notre relation ne résistait pas à sa folie, à sa douleur?

Alors je mourrais, trompée par mon égo. Comme j'ai vécu en somme.

Je mourrais par excès de confiance, Comme j'ai choisi de vivre, de travailler.

Je ne sais pas si les graines que nous avons semées sont suffisamment solides, et je ne pourrais pas savoir avant de le vivre.

Et si je me trompe... les conséquences... ma fille... est-ce que j'ai le droit de vivre selon ce que je crois en prenant le risque de me tromper à ce niveau-là de danger? Est-ce que j'ai envie de lui apprendre d'obéir à la peur? Est-ce que là pour le coup il n'y a pas du danger? Après tout, il a déjà été violent...

Je n'imagine que 3 hypothèses. Il ne vient pas, la police va l'identifier et fera son job. Il vient très mal, je vais le voir dès la salle d'attente et on va réussir à trouver une solution ensemble. Il est revenu à la raison, et on va pouvoir discuter. L'hypothèse où il vient froidement nous descendre, je n'arrive pas à l'envisager. Pourtant ça arrive, parfois. Et je ne peux pas y croire. C'est impossible de concevoir qu'il puisse avoir perdu à ce point le lien aux personnes réelles que nous sommes pour ne plus voir que les cadavres fantasmatiques de sa toute-puissance, de sa jouissance.

Impossible à penser, malgré le doute. Il dit lui-même qu'il jouit de notre peur, nous menaçant de sévices sexuels (et je ne peux qu'y lire des sévices qu'on lui aurait imposés, ça rentre si bien dans les trous de l'histoire qu'on a pu me raconter...), en plus de la tuerie. Impossible que le gars qui était tout embêté et presque choqué qu'on mai demandé des comptes lors de son dernier courrier au directeur me fasse du mal, pas à moi... Serais-je noyée demain dans la masse de "la psychiatrie"? La police aura t-elle-eu le bon gout de l’arrêter avant?

Lui dirais-je que j'ai du lutter contre la peur, que j'ai douté de moi, de mon diagnostic, de la qualité de l'alliance entre nous? Demain, nous verrons.

Ceci est un effet collatéral de l'attentat contre Charlie Hebdo. Voir la souffrance des vivants, ça fait jouir les impuissants. Tuer, et être tué, c'est tout ce qui leur reste pour n'être plus insignifiants.

jeudi 3 juillet 2014

En passant par la psychose

Ils y passent, mes jeunes patients, et lui va y trépasser.

Il compte déjà plus d'internements en psy que d'années. Et il n'a commencé qu'à la fin de l'adolescence. Et il rationalise, c'est l'adolescence, les toxiques, les parents si doués pour manipuler tous les services de soin. Il a passé ses dernières années vie a arrêter ses traitements, rechuter dans le mois qui suivait, être ré-interné... et rebelote, inlassablement, quels que soient les médecins, quels que soient les approches.

Foirant ses études, ses boulots, ses relations.

On a toujours dit qu'il était intelligent, et c'est vrai, qu'on a envie de le croire. Les juges des libertés y ont cru, plusieurs fois. Il a arrêté les toxiques. Ca a tenu plus longtemps avant la rechute. Il a répondu au traitement rapidement, au moins pour les troubles du comportement. On a passé des heures à parler du sens de son délire, de ses mécanismes, de comment ça s'inscrivait dans son histoire. Voir la famille, réussir à faire entendre qu'il fallait se laisser de l'air.

J'ai arrête les traitement "pour observer ensemble". On a fait une grille d'observation, ensemble, à remplir lui, moi, les infirmiers, ensemble vraiment. Et les premières semaines, rien. C'est vrai, il avait réponse à tout, pas de place pour le doute. Il ne délirait que sur l'extérieur, un extérieur bien connu pour être pathogène. Les éléments du délire bougeaient, ça se détendait et se scindait d'un côté pour se rigidifier de l'autre. Le comportement et les interactions dans le service restaient impeccables, adaptées.

Des petites bizarreries sont apparues, une méfiance... et le délire a explosé sur l'équipe.

Plus personne pour me raconter sa folie, juste à ouvrir les yeux, le voir envahi, déraisonnant complètement. Assez présent pour me dire qu'il comprenait que je ne puisse le croire, tant tout ce dont il accusait l'équipe était "fou", et me suppliant de le croire tout de même. Projetant partout toutes ses problématiques, incapable de distance entre ses émotions terribles et notre pauvre réalité.

Il s'est posé.

Sous traitement.

Je l'ai un peu retrouvé, rationalisant toujours, reconnaissant des bouts de trucs, d'être "passé par la psychose" sous le coup du stress.

Il a recommencé à refuser son traitement. Il a été charmant, les premiers jours. Nous avons même plaisanté sur l'efficacité capillaire de son neuroleptique, le jeune psychotique hirsute s'étant retransformé en jeune homme bien coiffé. "tout va bien, tout va bien se passer" me répète -il comme un mantra, sourd et aveugle à la réalité. "Donnez-moi ma liberté et tout ira bien". Je lui rappelle qu'il l'avait, qu'il ne prenait pas de toxiques, que la famille n'était pas là... et qu'il est, là encore, "passé par la psychose"

Ça revient, déjà. Si tant est qu'elle soit jamais complètement partie.

Et je me vois perdre patience, désespérée de tout ce gâchis, ce mec qui pourrait vivre sa vie et qui préfère tout foirer et venir crier sa souffrance contre nos murs prisons... incapable de faire une place à cette prison de vide à l’intérieur de lui.

La folie, au moins, ça existe. Avec elle il rêve sa vie.

Et nous, coupeurs d'ailes, qui voulons le jeter dans le vrai monde, ce lieu terrifiant où il faut être adulte...

lundi 24 mars 2014

Le défi - La suite

Madame X est revenue, à toutes ses consults avec moi. !je ne l'ai plus croisée aux urgences, ni en hospit. Je lui ai proposé de travailler en groupe avec d'autres patients, et le hasard du calendrier a fait qu'elles étaient là, mes cinq patientes. Une souffrant de deuil traumatique carabiné, une autre borderline vieillie soit disant gravissime, une souffrant d'un trouble de l'adaptation et une victime de harcelement au boulot, perpétuellement dissociée depuis plusieurs années et avec des symptômes neurologiques conversifs, qui m'a beaucoup appris sur moi. Il faudra que j'en parle. Un jour, demain peut-être.

Le groupe a été difficile pour madame X, qui avait parfois du mal à saisir les exercices proposés. Pourtant, elle était là, à chaque fois. La patiente avec le trouble de l'adaptation a tout pigé dès la première séance. Elle a joué le jeu à l'extérieur et elle est devenu une super cothérapeute. Et le jour où une grosse vague de douleur est arrivée, elle a encaissé le choc et pu l'accueillir sans devier de sa route et des valeurs qu'elle voulait incarner. Un bel exemple pour les autres. Madame X, inlassablement, répétait qu'elle "n'avait pas réussi". Pourtant, à la maison ça allait et elle retrouvait le comportement qu'elle voulait avoir de sa place de mère.

Et puis boum, grosse merde, tous les actes courageux qu'elle avait posé ont été balayé d'un revers de main par les services sociaux. De notre point de vue, c'était assez incompréhensible. Pourquoi lui refuser de simplement voir un gamin qu'elle avait élevé plusieurs mois, et bien, et son petit fils par dessus le marché? La colère, la douleur ont repointé le bout de leur nez. Les idées suicidaires sont revenus au galop, avec un risque suffisamment sérieux pour qu'elle soit hospitalisée sous contrainte par mes collègues.

Je l'ai vue envahie comme jamais jusque là. Une rage de douleur pure. Alors j'ai refusé de lever la mesure de contrainte, et j'ai même du la retenir physiquement quand elle a essayé de profiter de ma sortie pour fuguer. Étrangement, moi, je l'ai vue se jeter à mes pieds, et j'ai pu facilement la contenir tenant la porte d'une main et la patiente de l'autre bras en attendant que les infirmières arrivent. Alors on l'a consolée, cajolée... et j'ai levé le lendemain où tout avait magiquement disparu.

D'autres vagues sont venues.

"J'étais pas bien, j'ai eu des idées suicidaires... alors je me suis mise dans mon canapé, puisque ça passe toujours le lendemain, ça sert à rien de prendre des cachets, je me suis mise dans mon canapé et j'ai attendu que ça passe."

Reconnaître, accepter, défusionner, prendre soin de soi au passage...

Elle avait donc compris?

Quand on a repris les chiffres des hospitalisations... 13 l'année précédente, 3 là, dont deux avant qu'on commence à bosser ensemble.

Ai-je rempli ma part du défi? A la dernière séance j'ai annoncé ce que certaines avait appris d'ailleurs. Mon départ, non souhaité. Le vent de la révolte a soufflé trés fort dans le groupe, comme il avait soufflé pour moi à l'annonce. Très très bon exercice ça. J'en ai eu pleins des émotions pas agréables là... Ralentir, observer, choisir. Ne pas se laisser envahir par le côté obscur et basculer dans la violence. Alors je leur ai raconté mes émotions, mes pensées... et la personne que j'avais envie d'être et le comportement que j'avais choisi. Et je leur ai proposé de trouver des manières d'agir qui restent en accord avec leurs valeurs, de s’entraîner là, maintenant, à accueillir leur colère et leur déception.

Le directeur a reçu quelques lettres.

Je n'ai pas eu la suite, j'espère que ça laissera une petite trace dans un coin de sa tête, que cette petite graine en 7 séances sera bien arrosée et portera ses fruits...

mercredi 12 mars 2014

Panique à bord

Les deux premiers ne sont pas venus. Ça me laisse le temps de me présenter à l'interne, d'expliquer comment je travaille... il pose des questions sur les psychothérapies,me voilà intarissable. Et puis il est là. Première fois. Il insiste pour rentrer avec son épouse, et, va savoir pourquoi, je dis oui. Elle n'a pas la tête à parler à sa place, et de fait, elle ne le fera pas. C'est juste son objet contraphobique, et elle écoute attentivement, une main sur son ventre rond. Un premier malaise, un tout con qui passe avec du sucre...

La graine de la peur est semée. Et elle pousse sur ce terrain bien anxieux et un peu frustre, arrosée par les benzos que lui prescrit son généraliste dès le lendemain. Quelques années ont passés. D'évitements en évitements, les malaises se sont répétés. De plus en plus de peur, de plus en plus d'évitements, de plus en plus de malaises... De moins en moins de vie. Plus de boulot, lui qui dirigeait une équipe, plus d'amis, plus de (première) femme ni d'enfants.

Il ne sort plus. assis sur le canapé, il fume, une nouvelle clope toutes les 20 minutes. Et prend des benzos, de plus en plus. Et aussi un neuroleptique à des doses étranges, et un thymorégulateur. J'ai rien, que dalle à l'entretien en faveur d'une psychose ou d'un trouble de l'humeur. On lui a dit "borderline". Le trouble typique qui débute à la trentaine. ah non pardon, pas du tout! C'est qu'il est en colère, et vite frustré de voir sa femme vivre là où il n'est jamais en repos, toujours à craindre un nouveau malaise.

Alors je sors une feuille et prend ma plus belle plume pour dessiner une courbe


  • -ça c'est votre angoisse. Ça monte comme ça, d'un coup?
  • -oui!
  • -et là vous vous dites que vous allez mourir?
  • -oui!
  • -et vous ne mourrez pas, y a un maximum?
  • -c'est vrai
  • -mais c'est long hein
  • -oh ça oui...
  • - et vous vous dites que vous allez devenir fou...?
  • -c'est exactement ça!
  • -et puis ça finit par s’arrêter... et vous êtes épuisé
  • -oui!
  • Il est toute ouïe, et visiblement surpris.
  • -Vous avez tout compris docteur, c'est exactement ça!
  • -Je sais, j'en ai déjà eu même
  • -hein! Et comment vous avez fait?
  • -rien, j'ai rien fait, j'attendais que les crises passent et le reste du temps j'y pensait pas, ça a disparu tout seul (le bon temps de la P1...)

C'est la partie facile. Il comprend assez bien comment ses évitements sous toutes leur forme ont fait grossir le problème. Comment il a nourri sa peur et empêché son cerveau d'apprendre.

On passe par ses valeurs, la vie qu'il voudrait retrouver, ce qui se cache sous les passages à l'acte, la colère d'être ainsi, la frustration des gens "vivants"... Je note ça sur une belle matrice ACT, on parle de surf et de guitare comme métaphore du travail de réappropriation de ses émotions, de commencer facile, par exemple fumer en pleine conscience et faire des exos assez simple, je lui file des docs à bosser.

Il a l'air vraiment là, depuis presque une heure. Lui même n'en revient pas. Il ose répondre quand je lui demande comment il se sent; Stressé. Et sa tête qui lui crie "qu'elle se dépêche que je puisse sortir" Je le remercie beaucoup de me le dire, lui fait remarquer que malgré cette pensée, il est là, assis, présent et impliqué. Il est tout surpris et tout heureux de sa propre honnêteté.

On discute des principes du traitement. le psychothérapique hein... Dès qu'il sera assez aguerri on se lancera dans la diminution des petites pilules... Il pense quand même à me dire, en fin d'entretien, qu'il a besoin d'un certificat de ma blanche main de psychiatre... pour l'allocation adulte handicapé que son médecin a demandé pour lui... J'ai la pensée qu'il n'est peut-être là que pour ça.

Il a l'air motivé, il demande s'il pourrait être guéri pour... la naissance... Reviendra, reviendra pas?

L'interne est content. Il n'aurait pas pensé à expliquer au patient les choses alors qu'on les lui a apprise avec exactement cette petite courbe. Il se marre un peu; je lui ai dit juste avant que j'étais très nulle pour les troubles anxieux. "sauf les troubles paniques parce que ça c'est facile" Et les PTSD. C'est que le trauma c'est un champ à part....

Bref... les benzos, c'est le mal. Je suis un peu frustrée de voir la vie de ce mec dévastée par un truc tout con qui a pourri. Et puis je me recentre, dis, maître du monde mégalo, si tu te concentrais sur le soigner, là où il est, ici et maintenant?

S'il revient... allez, 3 mois, en comptant large?

mardi 16 avril 2013

Le défi

Alors Shayalone, vous allez voir pour la première fois en consultation Mme X, au sujet de qui son infirmière et sa psychologue souhaitent vous dire un mot. Mmmm, ça commence bien, quarante personnes dans la pièce qui attendent ma réaction à l'énoncé des troubles de Mme X, borderline vieillie, une des plus difficiles patientes du centre, des difficultés d'investissement, de relation, des conduites impulsives autovulnérantes, des conso de toxiques, des moments de dissociation, des hallus... et, pour couronner le tout, d'une limitation intellectuelle dont le chiffre me fait frémir et me laisse un peu songeuse.

J'ai croisé Mme X en urgence une fois, elle ne m'a pas semblée si limitée... Tout le monde se tait, attend ma réponse, qui se doit brillante. Je vais plutôt la jouer prudente. Je me tais, jusqu'à ce que les gens se lassent et poursuivent la réunion. Elle est là, en salle d'attente, la tête droite, le regard figé sur le mur aveugle en face d'elle.

Elle me suit dans le bureau, se pose, me regarde.

Aujourd'hui ça va pas trop mal. Alors j'en profite. J'imprime une matrice ACT, et je commence à remplir avec ce qu'on m'a dit, de sa souffrance, de ses stratégies pour lutter ou éviter. et je commence à questionner sur ce qui m’intéresse beaucoup plus.

Ses valeurs, la personne qu'elle voudrait être, dans un monde idéal si n'y avait pas "machin" pour la coincer dans la lutte. Réponses timides. Machin prend tellement de place, depuis tellement de temps...

Elle est là pourtant, pleinement engagée, elle sourit quand je mime sa lutte et sa vie qui se rétrécit. Elle sourit encore plus quand je pointe qu'ici, à cet instant, elle est là, authentique. Encore plus timide quand je demande comment se serait une vie où elle pourrait être plus comme elle est là avec moi. "ce serait bien" tout doucement, levant les yeux vers moi.

Je vois ses doigts qui s'agitent, et je le lui dis. Je lui dis que j'ai la pensée que là il se passe quelque chose, que sa tête est sans doute en train de lui envoyer des pensées... elle arrête de trembler et reprend mes mots défusionnant sans y faire attention " elle me dit que je ne suis pas capable". accueillir, valider, defusionner, revenir à l'important pour elle. pas à pas. 45 minutes. Elle s'engage à ce qu'on travaille ensemble, accepte de faire deux autres premiers pas sur ce chemin que je lui propose de découvrir.

Je retourne voir l'infirmière, pour qu'on s'organise et se coordonne. Elle me raconte l'histoire de Mme X. Du très classique. Carences, viols dans l'enfance, violences conjugales, polytoxicomanie... et répétition quasi mot à mot à la génération suivante.

"Elle ne tient pas plus de 10 minutes en consult d'habitude"

Y a plus qu'à. Un petit miracle, tiens, ça serait bien. Je ne sais pas si elle en a envie. Ça c'est une pensée complétement inutile. Si je réfléchis, elle en a envie et elle a plein de limites cognitives, émotionnelles et environnementales pour ne pas bouger. A nous de surfer au milieu de tout ça.

Avec tout ça, je ne lui ai même pas demandé si/ce qu'elle prenait comme traitement... c'est bien la peine d'être psychiatre ;-)